Charles Darwin - Partie 1

Charles Darwin

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Charles Darwin
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Charles Darwin
Naissance : 12 février 1809
Shrewsbury, Angleterre
Décès : 19 avril 1882 (à 73 ans)
Downe, Angleterre
Nationalité :  Royaume-Uni
Profession : Biologiste britannique
Distinctions : Médaille Wollaston 1859
Médaille Copley 1864
Famille : Erasmus Darwin, son grand-père
Robert Darwin, son père
Emma Wedgwood, son épouse
George Darwin, son fils

Charles Robert Darwin (12 février 1809 à Shrewsbury - 19 avril 1882 à Downe) est un biologiste britannique. Il développa la première théorie d'un mécanisme biologique de l'évolution, la sélection naturelle, qui explique la diversification de la vie à travers un lent processus de modification par l'adaptation.

Sommaire

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Biographie [modifier]

Cinquième des six enfants de Robert et Susannah Darwin (née Wedgwood, morte en 1817). Petit-fils de Erasmus Darwin (1731-1802), relativement célèbre pour sa Zoonomia, un ouvrage où il ébauche une théorie de la transformation des espèces, et de Josiah Wedgwood, Charles Darwin étudie la médecine à Édimbourg en 1825. En 1827, dégoûté par la dissection et la brutalité de la chirurgie de l'époque, il quitte l'école de médecine où il a cependant été marqué par Robert Edmond Grant (1793-1874) et Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829).

Son père, inquiet de l'échec scolaire de son fils, et craignant qu'il ne devienne un fantaisiste, l'inscrit à Cambridge pour y étudier la théologie, dans l'espoir que Charles devienne pasteur. Il y tombe sous l'influence intellectuelle d'esprits scientifiques tels que William Whewell et John Stevens Henslow (1795-1861). Il étudie la théologie dans les ouvrages de William Paley (1743-1805) dont la Théologie naturelle (1802) influencera beaucoup ses idées sur la nature.

« Pour passer l’examen de bachelier, il était également nécessaire de posséder les Évidences du christianisme de Paley et sa Philosophie morale. J’y mis un grand soin, et je suis convaincu que j’aurais pu transcrire la totalité des Évidences avec une correction parfaite, mais non, bien sûr dans la langue de Paley. La logique de ce livre, et je puis ajouter, de sa Théologie naturelle, me procura autant de plaisir qu’Euclide. L’étude attentive de ces ouvrages, sans rien essayer d’apprendre par cœur, fut la seule partie du cursus académique qui, comme je le sentais alors et comme je la crois encore, se révéla de quelque utilité pour l’éducation de mon esprit. Je ne me préoccupais pas à cette époque des prémisses de Paley ; m’y fiant d’emblée, j’étais charmé et convaincu par la longue chaîne de son argumentation. » (Autobiographie, p. 43-44)

Son amour pour la nature, son intérêt pour la collection de scarabées et l'encouragement qu'il reçoit de son cousin William Darwin Fox le poussent vers l'histoire naturelle.


En 1831, lorsqu'il termine avec succès ses études de théologie, John Henslow, son professeur de botanique, le recommande comme naturaliste à Robert Fitzroy, le capitaine du HMS Beagle, un brick de la marine royale, qui part du port de Plymouth, le 27 décembre 1831, pour une expédition de cinq ans, dans le but de cartographier la côte de l'Amérique du Sud et d'îles du Pacifique.

Avant son départ, Charles Darwin passe quelques semaines avec le géologue Adam Sedgwick à cartographier les strates au Pays de Galles. Il est notable que, à part quelques cours suivis à Édimbourg, cela fut son unique expérience d'étude géologique formelle.

Charles Darwin profite de l'occasion pour étudier les propriétés géologiques des continents et des îles visitées au cours de cette expédition, ainsi qu'une multitude d'organismes vivants et de fossiles. Il parcourt ainsi la Terre de Feu, les îles Malouines, l'île Chiloé, la cordillère des Andes, les îles Galapagos, Tahiti, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la Tasmanie, l'île Maurice et Le Cap.


À son retour de voyage, le 2 octobre 1836, Darwin analyse les très nombreux spécimens qu'il a rapportés et note des similitudes entre les fossiles et les espèces vivantes dans la même zone géographique. Il remarque notamment que chaque île possède son propre type de tortues et d'oiseaux, dont l'apparence et le régime alimentaire diffèrent légèrement, mais qui sont par ailleurs assez semblables, surtout dans le cas des spécimens provenant des Îles Galapagos. Il élabore alors la théorie selon laquelle, par exemple, chaque sorte de tortue a pour origine une même espèce, chacune étant adaptée de façon différente à la vie sur les différentes îles. Ce faisant, il abandonne l'idée de la création divine des espèces. Deux observations, l'une sur les tatous et l'autre sur les pinsons, vont mettre Darwin sur la voie d'une nouvelle théorie de la vie.

En 1836, la prestigieuse Royal Society de Londres lui ouvre ses portes et il peut parler d'égal à égal avec les plus grands savants.

En 1837, il formule ses pensées sur les modifications et le développement des espèces dans son Carnet sur la transmutation des espèces, en accord avec les Principes de géologie de Charles Lyell. Le 28 septembre 1838, il lit l’Essai sur le principe de population de Thomas Malthus, lequel avance que la taille d'une population est limitée par la quantité de nourriture disponible, ce qui le fait réfléchir au problème de lutte pour la survie. Darwin s'interroge sur la manière dont la nature effectue la sélection, en l'absence d'intervention humaine.

En 1839, Charles Darwin épouse sa cousine Emma Wedgwood, avec qui il aura 10 enfants, dont trois moururent en bas-âge.

En 1842, Darwin formule sa théorie sous la forme d'un « schéma » et, en 1844, il rédige un essai de 240 pages contenant une version augmentée de ses idées premières sur la sélection naturelle.

En 1844, un ouvrage de Robert Chambers, Les Vestiges de l'histoire naturelle de la création, scandalise les milieux bien-pensants britanniques par la suggestion que l'homme descend de l'animal.

Ce tollé en 1844 n'incite pas Darwin à dévoiler ses propres idées, le pousse à peaufiner sa théorie et accumuler des preuves.

Entre 1844 et 1858, date à laquelle il présente sa théorie à la Société linnéenne de Londres, Darwin y apporte de nombreuses modifications.

Après avoir vécu pendant plusieurs années à Londres, le couple déménage finalement à Down House, à Downe dans le Kent (aujourd'hui ouverte au public).

Entre 1839 et 1843, son ouvrage Zoology of the Voyage of H.M.S. Beagle est publié en 5 volumes. Entre 1840 et 1858, il publie plusieurs ouvrages, tout en travaillant à sa théorie : The Structure and Distribution of Coral Reefs (1842), un ouvrage sur la géologie des atolls et des récifs coralliens. Il est le premier à comprendre l'origine organique des atolls et le rôle primordial des coraux. Il étudie aussi l'Amérique du Sud, les îles volcaniques, les crustacés cirripèdes (1851-1854). Enfin, il travaille sur la distribution géographique des organismes, et Lyell le convainc de publier sa théorie. Il est lauréat de la Royal Medal en 1853.

Le 1er juillet 1858, Charles Darwin lit une communication devant la Société linnéenne de Londres, le même jour qu'Alfred Russel Wallace, lequel avait élaboré indépendamment une théorie similaire. Comme Darwin, Wallace avait passé de nombreuses années à observer la diversité de la vie, et en était arrivé à des conclusions semblables. Ayant décidé de publier, il choisit pour lui soumettre des commentaires un biologiste de renom qui l'encourage à terminer son ouvrage.

L'ouvrage de Darwin L’Origine des espèces par la sélection naturelle est publié un an après (1859), et suscite suffisamment d'intérêt pour que les stocks de l'éditeur soient écoulés en librairie dès le premier jour. Dès sa parution, cette œuvre provoque des levées de boucliers. De nombreux hommes de science ne démordent pas de la version biblique de la création du monde.

Début 1860, l'Académie royale des sciences britannique, établissant son bilan scientifique annuel concernant 1859, la décrivit comme une « année terne, où il ne s'est pas passé grand-chose ».

Dans ses ouvrages majeurs suivants, Variation des animaux et des plantes domestiqués (1868), La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe (1871) et L'Expression des émotions chez les hommes et les animaux (1872), Darwin développe de nombreux sujets introduits dans L'Origine des espèces.

En 1871, Charles Darwin publie La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. L'ouvrage fait encore scandale. L'homme y est décrit comme un animal comme les autres, objet de la sélection naturelle, issu d'un très lointain ancêtre commun à toute forme de vie. Darwin rejette l'idée selon laquelle l'homme est le sommet, le point de perfection atteint par l'évolution.

Malgré certaines critiques (par exemple, dans la première édition de l'Origine des espèces, Darwin suppose toujours des « effets cumulatifs du dressage » de génération en génération chez les chiens d'arrêt), la valeur du travail de Charles Darwin est reconnue par la communauté scientifique. Il devient membre de la Royal Society de Londres en 1839 et de l'Académie des sciences française en 1878. Il reçoit la médaille Wollaston en 1859 de la Geological Society of London. Il est lauréat de la Médaille Copley en 1864.

Pendant les dernières années de sa vie, Darwin poursuit ses travaux dans sa retraite campagnarde. La plupart des "darwiniens" tentent de reconstituer l'histoire de la vie sur terre. Lui, préfère s'investir dans des études sur la botanique, la psychologie animale et Le rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale.

Il meurt à Downe (Kent), le 19 avril 1882, et est inhumé à l'abbaye de Westminster, le Panthéon britannique.

Il reçut une reconnaissance particulière en 2000 quand son image apparut sur le billet de 10 livres de la Banque d'Angleterre, en remplacement de Charles Dickens. On a rapporté que sa barbe impressionnante et supposée difficile à contrefaire aurait été un facteur dans ce choix.

Avant Darwin [modifier]

Avant le XIXe siècle, la théorie courante sur l'extinction des espèces avait pour nom catastrophisme, selon laquelle les espèces s'éteignaient à cause de catastrophes, suivies par la formation de nouvelles espèces ex nihilo (créées de rien). Les espèces éteintes étaient retrouvées sous la forme de fossiles. Les espèces nouvelles étaient considérées comme immuables. Cette théorie était en accord avec l'épisode du Déluge dans la Bible. Au début du XIXe siècle, plusieurs nouvelles théories commencèrent à remettre en cause le catastrophisme. L'une des plus importantes d'entre elles fut développée par Jean-Baptiste de Lamarck.

Il observa que toute nouvelle génération héritait des caractéristiques de ses ancêtres. Il suggéra que les caractéristiques et les organes étaient améliorés par un usage répété et, au contraire, étaient amoindris ou supprimés par la non-utilisation chez chaque individu, qui transmettait ces améliorations et suppressions directement à ses descendants.

En 1830, le géologue britannique Sir Charles Lyell réfuta la théorie du catastrophisme, mais tenait à celle de l'immuabilité des espèces. Lyell fonda la théorie de l'uniformitarisme, qui déclarait que la surface de la Terre changeait lentement à travers les éons, soumise à des forces constantes.

La structure de la théorie de Darwin [modifier]

Charles Darwin n’est pas l’auteur d’une théorie de l’évolution des espèces ; il est bien plutôt celui qui a proposé un mécanisme pour expliquer la transformation et la diversification adaptative des espèces dans leur milieu. En effet, l’ouvrage publié en 1859 qui le rendit célèbre s’intitule très explicitement L’Origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie et non L’Évolution des espèces… Le terme d’évolution — qui en biologie et en Angleterre a pris son sens moderne d’évolution des êtres vivants aux alentours de 1832 avec Charles Lyell — n’apparaît dans cet ouvrage qu’en 1872, dans la sixième et dernière édition, revue et corrigée par Darwin. En réalité, l’évolutionnisme darwinien est surtout une explication de la transformation adaptative des espèces. Ce n'est que plus tard, vers le début du XXe siècle, avec la redécouverte des lois de Mendel, que le darwinisme deviendra véritablement une théorie de l'évolution en s'articulant avec les mécanismes de l'hérédité.


Au début du XIXe siècle, l’Angleterre est un pays d’éleveurs qui ont plus que tout autres développés leurs méthodes de sélection et produit de nombreuses variétés animales. Darwin s’inspire de leur expérience « par le biais de questionnaires imprimés, de conversations avec les éleveurs et des jardiniers habiles et de lectures étendues » en transposant l’idée de la sélection artificielle vers la nature : la sélection naturelle opère un tri dans la grande variété des individus à l’égal des sélectionneurs. Se pose alors le problème de l’origine des variations et celui du ressort de la sélection dans la nature.

Chez Darwin, l’origine des variations et de leur transmission de génération en génération sont inexpliquées. Il considère que les variations sont spontanées. La génétique n’existe pas encore, et avec elle la notion de mutation. Cette variation n’est pas mise en rapport avec une des spécificités des êtres vivants, à savoir leur individualité.

Contrairement à ce que pensent de nombreux biologistes, Darwin eut également recours à l’hérédité des caractères acquis dans L’Origine des espèces (cette dénomination est d’ailleurs aussi impropre que pour Lamarck), sur un mode tout à fait « lamarckien » celui des effets de l’habitude, de l’usage et du non usage des organes et sans reconnaître l’influence de Lamarck sur ce point. Darwin va même jusqu’à proposer un modèle pour la transmission des caractères acquis sous le nom « d’hypothèse de la pangenèse » dans Les Variations des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication (1868). Son modèle ressemble à celui qu’avait proposé Maupertuis dans son Système de la Nature (1745) hormis l’utilisation de la théorie cellulaire.

En ce qui concerne la sélection, le postulat de base de Darwin est qu’il n’y a pas de puissance surnaturelle qui sélectionnerait les individus afin d’améliorer les espèces. Chez Darwin, il n’y a pas de théorie ou de définition de la notion de vie, contrairement à Lamarck. La sélection doit donc être le produit d’un ressort non-intentionnel et non-dirigé, émaner d’un ensemble de conditions spontanées et nécessaires, qui aboutissent néanmoins à l’adaptation de l’être vivant à son milieu.

« En octobre 1838, c’est-à-dire quinze mois après le début de mon enquête systématique, il m’arriva de lire, pour me distraire, l’essai de Malthus sur la Population ; comme j’étais bien placé pour apprécier la lutte omniprésente pour l’existence, du fait de mes nombreuses observations sur les habitudes des animaux et des plantes, l’idée me vint tout à coup que dans ces circonstances, les variations favorables auraient tendance à être préservées, et les défavorables à être détruites. Il en résulterait la formation de nouvelles espèces. J’avais donc enfin trouvé une théorie sur laquelle travailler ; mais j’étais si anxieux d’éviter les critiques que je décidais de n’en pas écrire la moindre esquisse pour quelques temps. » (Autobiographie, p. 100)

Darwin transpose dans le monde vivant la conception que le pasteur Robert Thomas Malthus (1766-1834) a exposée dans son Essai sur le principe de population :

  • il nait toujours plus d'êtres vivants que le milieu ne peut en nourrir,
  • il s'ensuit donc une lutte pour la vie (struggle for life) entre les individus de la même espèce et entre les espèces pour les ressources rares,
  • seuls alors survivent et parviennent à se reproduire les plus adaptés à ces circonstances (survival of the fittess),
  • les variations avantageuses sont retenues par cette sélection naturelle, celles défavorables sont éliminées,
  • leur accumulation par leur transmission héréditaire a pour conséquence la transformation des espèces.


Tel est le dispositif logique qui constitue la base de la conception de l'évolution selon Darwin. S'y ajoutent ensuite quelques mécanismes annexes, repris en partie de Lamarck, qui viennent soutenir la théorie à chaque fois que l'explication sélectionniste est prise en défaut.

Après la réception, le 18 juin 1858, d’un manuscrit d’Alfred Russel Wallace (1823-1913) intitulé Sur la tendance des variétés à se démarquer indéfiniment du type original, où le thème de l’évolution par sélection naturelle se trouve nettement développé (quoique le terme n'y soit pas employé). Il est à noter que Wallace à également trouvé son inspiration chez Malthus. Darwin, fort de son antériorité et soutenu par Joseph Dalton Hooker et Thomas Henri Huxley et Charles Lyell laisse ce dernier organiser une communication de textes écrit par lui ainsi que le manuscrit de Wallace (alors en Malaisie) devant la Linnean Society of London le 1er juillet 1858. Après cela, Darwin prépare le résumé de son énorme manuscrit et le publie le 24 novembre 1859 sous son titre définitif et bien connu. Plus de vingt années ont passé depuis ses premières intuitions et la première édition est épuisée dès sa mise en vente. Prudent, Darwin mentionne une fois le nom du Créateur dans la seconde édition, six semaines plus tard, bien qu’il ait déjà rompu avec ses convictions religieuses et la théologie naturelle providentialiste.


Bien que n'étant qu'un résume des travaux de Darwin, les idées qui sont à la base de L’Origine des espèces sont, d'un point de vue scientifique, assez simples (beaucoup plus simples que celles qui fondent le darwinisme actuel). Sur environ 600 pages, l'exposé de ces idées proprement dites n'excède pas quelques pages. Par ailleurs ces idées sont telles qu'elles ne se prêtent pas à un développement, comme il y en avait chez Descartes ou Lamarck qui, à partir de quelques principes, élaboraient toute une conception de l'être vivant. La conjonction de ces deux faits entraîne que, une fois les idées de base présentées, la quasi-totalité de l'ouvrage est ce que l'on peut appeler "un exposé de cas" plutôt qu'un développement. C'est-à-dire que Darwin envisage successivement toutes sortes de cas particuliers et montre qu'ils peuvent tous se comprendre dans le cadre de sa théorie, que ce soit pour telle ou telle espèce animale ou végétale, ou pour des problèmes tels que l'isolement géographique, la variation du climat, les fossiles, etc. Très souvent, il expose longuement les cas qu'il traite et, en conclusion, indique en deux lignes qu'ils peuvent se comprendre dans le cadre de sa théorie de la sélection naturelle. Tout cela rend l'ouvrage un peu fastidieux (les cas énumérés sont loin d'être tous passionnants), et le fait ressembler aux traités de casuistique où l'on s'efforce de résoudre, un par un, tous les cas moraux, même les plus extravagants, à la lueur des principes de la morale chrétienne. On ne peut manquer de voir là, une fois de plus, l'influence déterminante dans la formation intellectuelle de Darwin des méthodes du pasteur et théologien William Paley. Cet aspect fastidieux (qui rend probable l'hypothèse selon laquelle le livre a été moins lu qu'il ne s'est vendu ou est cité) est renforcé dans l'édition définitive (le sixième, en 1872), car Darwin y répond aux objections que les précédentes éditions de son ouvrage ont soulevées, ce qui multiplie les cas envisagés, les repentirs et les corrections, et rend la lecture extrêmement pénible (à vrai dire, les ajouts successifs ont fini par rendre certains passages absolument incompréhensibles).

Le darwinisme sera marqué définitivement par ce procédé ; sans cesse, il cherchera sa justification dans l'explication de cas (il prétend alors se référer à l'expérience), et sans cesse les anti-darwiniens le critiqueront en cherchant des cas que le darwinisme ne pourra pas expliquer. Ces particularités sont très largement responsables d'un mode de raisonnement et d'une atmosphère de polémiques et de chicanes qui caractérise encore la biologie moderne.

L'accueil de la théorie de Darwin [modifier]

Caricature de Darwin en singe dans le magazine The Hornet
Caricature de Darwin en singe dans le magazine The Hornet
… et dans le magazine satirique La Petite Lune
… et dans le magazine satirique La Petite Lune

Après la publication de l'ouvrage de Darwin, l'évolution par la sélection naturelle fut largement discutée, voire dénigrée (voir figure 3), particulièrement dans les communautés religieuse et scientifique. Bien que Darwin ait été soutenu par certains scientifiques (par exemple, Thomas Henry Huxley, Ernest Renan ou encore Ernst Haeckel qui le popularisera très tôt en Allemagne), d'autres hésitaient à accepter sa théorie à cause de la capacité inexpliquée des individus à transmettre leurs capacités à leurs descendants. Ce dernier point était pourtant étudié au même moment par Gregor Mendel, mais il ne semble pas que les deux hommes aient communiqué ensemble. Même avec les lois de Mendel, le mécanisme sous-jacent resta un mystère jusqu'à ce que l'on découvrît l'existence des gènes.

Lors d'une séance fameuse, l'évêque anglican Samuel Wilberforce, face au naturaliste évolutionniste Thomas Henry Huxley, accuse Darwin d'être un matérialiste athée et dénonce l'idée que l'homme descendrait du singe. Il s'adresse au disciple de Darwin en ces termes : « Est-ce que c'est par votre grand-père ou par votre grand-mère que vous descendez du singe, Monsieur Huxley ? ». Huxley répond : « Moi, je préfère après tout descendre du singe par ma grand-mère que des cendres d'un être humain dénué d'intelligence qui argumente sur la base de partis pris ».

Le débat déborde immédiatement le cadre de l'Église anglicane et du protestantisme. Les autorités de l'Église catholique entrent dans la polémique. Dès 1860, en effet, Darwin est condamné par une réunion d'évêques qui se tient à Cologne. Le pape intervient ensuite à plusieurs reprises pour dénoncer la thèse selon laquelle l'homme descendrait du singe. Pourtant, dans L’Origine des espèces, Darwin ne parle pas des origines de l'homme. Visiblement tous ces grands personnages ont confondu le livre de Darwin avec les idées de Lamarck, qui cinquante ans auparavant avait avancé cette idée sans alors faire scandale.

En 1874, le théologien Charles Hodge accusa Darwin de dénier l'existence de Dieu en redéfinissant l'Homme comme le résultat d'un processus naturel plutôt que comme la création de Dieu. Darwin, pourtant fils de pasteur, avait alors déjà (Mme Darwin le signale dans sa correspondance) cessé de croire à l'existence d'un dieu bienveillant lorsqu'il avait découvert le mécanisme de reproduction de la guêpe ichneumon, dont les larves se développent en « dévorant leur proie vivante de l'intérieur » tout en respectant scrupuleusement ses organes vitaux !

Le biologiste et géographe Pierre Kropotkine définira en 1906 que l'entr'aide est aussi un facteur de l'évolution, autant chez les animaux non humains que humains.

Si le Vatican admet aujourd'hui que le mécanisme darwinien est, selon ses propres termes « davantage qu'une hypothèse », certains milieux fondamentalistes protestants, surtout aux États-Unis, combattent la théorie darwinienne de l'évolution. Ce mouvement ne s'observe, en revanche, que de façon très marginale en Europe.

Contrairement à une idée répandue, Darwin n'a pas « découvert » l'évolution, celle-ci étant acceptée par beaucoup depuis le début du XIXe siècle. En revanche, il a apporté la première théorie cohérente sur la façon dont l'évolution s'effectue (par le mécanisme de la sélection naturelle). D'autres aspects importants de la théorie de Darwin étaient : une origine commune, la sélection sexuée, la progressivité et la pangenesis. Il est important de se rappeler que la version de Darwin de la sélection naturelle était différente de celle présentée par Wallace en ce qu'elle affirmait que la sélection naturelle se produisait en permanence, alors que Wallace défendait que la sélection ne se produit que lorsque l'environnement était modifié.

Cette opposition a existé sous une forme à peine différente entre Stephen Jay Gould, qui défend une théorie des équilibres ponctués, et Richard Dawkins qui ne se rallie pas à ce point de vue.

Certaines interprétations hors contexte de la théorie de Darwin, ni voulues ni prévues par celui-ci, ont eu des effets dérivés importants. Deux se sont révélées socialement catastrophiques :

  • Le darwinisme social interprète des phrases de Darwin exprimant une probabilité (« les organismes plus adaptés doivent éliminer à long terme les moins adaptés ») comme des impératifs catégoriques.
  • Le nazisme, issu du darwinisme social, provenait aussi d'un darwinisme mal compris, et peut-être également du traumatisme psychologique provoqué par cette théorie dans beaucoup d'esprits. Par exemple, si de nombreuses lignées étaient condamnées à ne pas survivre, certains préféraient que « leur » lignée ne soit pas de celles-là.

Une formulation ambiguë de Darwin a peut-être sa part de responsabilité dans ces déviations : il indique à plusieurs reprises que les formes les plus adaptées doivent à terme se substituer aux moins adaptées, sans que le verbe utilisé (ought to) puisse être clairement identifié comme l'expression d'une « probabilité » ou au contraire d'un « impératif moral ».

L'avenir dira si les hypothèses suivantes sont plus fécondes :

Darwin et la notion de vie [modifier]

« Ce n’est pas une objection valable que de dire que, jusqu’à présent, la science ne jette aucune lumière sur le problème bien plus élevé de l’essence ou de l’origine de la vie. Qui peut expliquer ce qu’est l’essence de l’attraction ou de la pesanteur ? Nul ne se refuse cependant aujourd’hui à admettre toutes les conséquences qui découlent d’un élément inconnu, l’attraction, bien que Leibnitz ait autrefois reproché à Newton d’avoir introduit dans la science “des propriétés occultes et des miracles”. » L’Origine des espèces, 1859.

Dans ce passage de la conclusion de L’Origine des espèces, curieusement Darwin reprend une idée avancée par les premiers vitalistes alors qu’ils s’opposaient aux mécanistes et à leur conception de l’animal-machine avancée par Descartes. Mais ici Darwin s’en sert comme argument pour nier la pertinence ou même l’utilité d’une définition de la notion de vie.

L’analogie qu’il fait entre la gravitation et la vie comme forces inconnaissables n’est guère judicieuse : l’attraction universelle est une force physique, une propriété intrinsèque de la matière, qui affecte et est présente dans tous les corps ; la vie - sauf à reprendre les conceptions vitalistes - est une propriété spécifique des êtres vivants et d’eux seuls, elle n’est pas une propriété de la matière, mais plutôt le résultat d’une organisation très particulière de la matière. Il y a donc une différence fondamentale entre une force physique, dont on peut mesurer et quantifier les effets, que l’on peut connaître abstraitement et manipuler grâce à un formalisme mathématique (les lois) sans avoir à se soucier de sa nature, et la dynamique d’une organisation, le mouvement produit d’une structure, qui n’est ni mesurable ni quantifiable et qui, au contraire des objets inanimés possède une individualité d’autant plus marquée que cette organisation est élaborée.

Sauf à admettre que Darwin était vitaliste – et rien ne permet de l’affirmer, au contraire -, on doit reconnaître que cet argument est un peu court et qu’il tombe à côté du problème ; ou plus exactement, il vise à écarter le problème en faisant croire qu’il n’a pas d’importance pour sa théorie. En réalité, Darwin fonde sa théorie sur une conception de la vie bien précise, quand bien même il ne l’affirme pas explicitement. C’est celle de l’être vivant machine :

« Pour accepter la totalité de l’argumentation de Darwin sur la capacité créative de la sélection naturelle, il faut être d’accord avec toute une conception du monde, dans lequel l’extérieur dirige et l’intérieur fournit seulement un matériau brut qui n’impose aucune contrainte importante au changement évolutif ; il s’agit d’un monde où les objectifs fonctionnels du changement viennent en premier et où les modifications morphologiques ne peuvent se réaliser qu’ensuite. » (Stephen Jay Gould, La Structure de la théorie de l’évolution, 2002. trad. fr. éd. Gallimard, coll. NRF, 2006, p. 227.)

Dans tout son ouvrage, les êtres vivants ne sont jamais que le produit des contraintes extérieures, le jouet des forces de l’environnement, qui toujours se manifestent avec une impitoyable nécessité. L’aspect actif des êtres vivants n’est là que dans la lutte pour la survie et rien d’autre. Il est d’ailleurs curieux de voir Gould parler de la « capacité créative de la sélection naturelle » alors que cette dernière n’est qu’un processus d’élimination des formes vivantes les moins adaptées. Dans la théorie darwinienne, c’est la variation spontanée, l’individualité des êtres vivants, qui est sensée engendrer de nouvelles formes qu’ensuite la sélection retient ou non. Cette variation est le produit du hasard, et la sélection est contingente, elle est le produit des circonstances particulières à un moment donné ; c’est ce couple variation-sélection qui en réalité est la force inconnaissable de la théorie darwinienne.

Le problème étant qu’une force inconnaissable n’explique rien...

Dans la théorie darwinienne, la vie ne crée rien, elle est juste source de variations indifférenciées. C’est au contraire la mort qui engendre, en quelque sorte par défaut, grâce à la sélection, des formes nouvelles. Darwin le dit lui-même dans le dernier paragraphe de conclusion :

« Le résultat direct de cette guerre de la nature, qui se traduit par la famine et par la mort, est donc le fait le plus admirable que nous puissions concevoir, à savoir : la production des animaux supérieurs. »

On conviendra qu’il est pour le moins étrange de fonder une théorie de l’évolution des êtres vivants sur une dynamique où ce sont la guerre, la famine et la mort qui jouent le rôle actif et moteur, et où la vie est reléguée au second plan comme simple source de matériel pour ce processus fondamentalement morbide…



11/08/2007
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