Je vis dans la peur de la mort

 

© Jupiter

Je vis dans la peur de la mort

La question :
Je suis extrêmement angoissée par le temps qui passe, et par la mort. Mon mari et moi avons traversé une période difficile (cancer), mais aujourd'hui il va bien. Je me sens très heureuse, j'essaie de profiter au maximum de la vie, mais cet équilibre me semble précaire. Je suis persuadée que ma vie basculera le jour où je devrai faire face à la mort d'un de mes proches et que ce sera un point de rupture, qui m'emmènera vers le désespoir, la dépression et la folie. Nathalie, 30 ans
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La réponse de Christophe Fauré
Psychiatre et psychothérapeute

Nathalie,

La première chose avant tout, : le fait d’accompagner les personnes en deuil depuis maintenant plus de dix ans me permet de vous affirmer qu’il y a peu de chances que vous basculiez dans la folie dans la mesure où votre vie est sans difficultés psychologiques majeures actuellement. Mais il est clair que votre question va bien au-delà de ça.

Vivre pleinement, c’est nécessairement perdre. La vie est par essence mouvement, changement, un instant faisant aussitôt place à un autre : c’est la texture même de l’existence. Ainsi, comme tout est mouvement, il faut qu’il y ait nécessairement perte de quelque chose pour que l’instant d’après puisse prendre place. Vivre pleinement, c’est accueillir en pleine conscience et lucidité cette incontournable vérité. Vouloir « retenir » (les gens, les objets, les circonstances), c’est précisément là que se trouve la mort, , l’arrêt de tout, car on s’oppose au mouvement intrinsèque de la vie.

On ne possède rien. La santé, on peut la perdre. Il en va de même de la jeunesse, de la richesse, de la renommée, de ses amis et de ses proches. On peut même perdre la tête ! Les seules choses qui nous appartiennent vraiment sont nos souvenirs, nos pensées, les actes d’amour partagés, l’amour donné et l’amour reçu. 9a, rien ne peut nous le retirer.

La perte d’un proche est une terrible épreuve mais nous sommes tous dotés de cet incroyable processus de cicatrisation qu’est le processus de deuil. Une fois traversé, il nous amène à une autre compréhension de la vie et à la pleine conscience de ses aspects oh combien éphémères. Partir en vacances aux Maldives n’est précieux et exceptionnel que parce qu’on sait que ça durera un bref instant. Si ce séjour devient brusquement à vie, l’île paradisiaque devient soudainement une prison, un enfer.

Ainsi, plutôt que de vivre dans la peur de perdre, je vous invite à entrer dans la gratitude de connaître ces personnes que vous aimez, sans chercher à les garder coûte que coûte en défiant ainsi le Réel. Car finalement, les perd-on vraiment quand elles viennent à disparaître ? On est ces personnes que nous aimons et qui nous ont aimé. Chacune a déposé en nous quelque chose d’elle-même et nous sommes aussi la somme de tous ces « dépôts » accumulés au fil du temps. Après le temps du deuil, on réalise qu’on garde en soi tout le bien que nous ont fait ces personnes. On le garde pour toute une vie…

A lire aussi sur Psychologies.com :
Peur de la mort ou peur de mourir ?

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Peur de la mort ou peur de mourir ?

A ce destin scandaleux, nul ne s’habitue jamais. Jusqu’où ce refus est-il normal ? Quand devient-il pathologique ? Voici comment l’idée de la mort s’ancre en nous.

Isabelle Taubes

"Jusqu’à 32 ans, j’ai tenu la mort pour une abstraction, explique Sonia. Puis ma meilleure amie est décédée : un accident de voiture. Ce jour-là, j’ai vraiment réalisé que, moi aussi, j’étais concernée. Depuis, quand mes parents partent en voyage, je suis un peu anxieuse. Adepte de l’escalade, je prends moins de risques…"
Pour la psyché humaine, la mort est le paradoxe des paradoxes. C’est notre destin, donc un phénomène bien ordinaire, pourtant, écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch dans La Mort (Flammarion, 1977), nul ne s’y habitue : "Chaque mort étonne ou scandalise, comme si elle était la première." En même temps, nous réussissons à vivre, à aimer, à agir malgré la menace quasi quotidienne de notre trépas… Serions-nous héroïques ou inconscients ? Rares sont ceux qui se disent : "Puisque je dois mourir, je commence dès aujourd’hui à me laisser dépérir, à refouler en moi tout désir." En fait, les pathologies directement liées à la peur de la mort sont peu nombreuses. Cependant, pour définir, dans la relation à la mort, la limite entre le normal et le pathologique, encore faut-il cerner les processus par lesquels elle s’ancre en nous, ainsi que leurs effets.

Naître à la mort

Test

La mort vous fait-elle peur ? Faites le test !

"L’expérience de la naissance est la première expérience de l’émergence de la mort", déclarait Françoise Dolto dans Parler de la mort (Mercure de France, 1998). Notre venue au monde nous installe parmi ceux qui vont mourir. Elle implique d’emblée une perte : celle du placenta protecteur vécu par le nouveau-né comme une part de lui-même. Dès l’âge de 2-3 ans, l’enfant peut réaliser qu’une personne de son entourage est morte. Mais il s’imagine qu’elle est partie habiter dans un autre univers d’où elle reviendra peut-être. Pour un petit, mourir c’est vivre autrement. Inutile de s’inquiéter s’il ne pleure pas toutes les larmes de son corps et manifeste surtout de la curiosité ("Où il est papy, maintenant ?"). La mort intrigue les enfants, comme la sexualité et la procréation. En revanche, une absence de questionnements de sa part signale une difficulté : l’enfant se tait pour ménager ses parents s’il saisit leur incapacité à parler de ce décès. Or ce silence risque de le rendre inapte, plus tard, à assumer la confrontation avec la mort… sans se mortifier.

La peur s’installe

C’est une étape normale du développement de l’enfant. Vers 7 ans, l’idée de la mort devient très active. "J’y pensais tous les soirs avant de m’endormir, se souvient Delphine. J’étais angoissée à l’idée que j’allais mourir un jour. Pour me rassurer, j’ai imaginé un personnage, Monsieur Tout-le-Monde, nécessairement promis à la mort. Puis je me suis identifiée à lui. Alors, j’ai pu me dire que mourir était une chose normale et ma peur s’est atténuée." Certains enfants, eux, ne cessent de craindre que "maman meurt". Cette inquiétude provient d’un malaise ressenti par le tout-petit qui, lorsque sa mère s’absente, a peur qu’elle ne revienne pas, analyse Ginette Raimbault, psychanalyste et auteur de L’Enfant et la mort (Dunod, 1998). D’ordinaire, ce type d’angoisse s’apaise avec l’apprentissage de la solitude.

Très tôt la conscience de la mort donne lieu à une peur des morts inspirée, selon Freud, par la culpabilité : nos relations aux autres sont toujours teintées d’ambivalence, l’être le mieux aimé est simultanément haï. Aussi, quand une personne proche s’en va, nous nous sentons coupables – plus ou moins consciemment – des sentiments hostiles que nous lui portions. D’où les scénarios d’enfants et les dessins campant monstres et fantômes. Ceux-là mêmes que nous retrouvons dans la littérature fantastique et les films d’épouvante. Toutefois, sauf situation névrotique où la culpabilité demeure inentamable, notre psychisme sait aussi se protéger et transformer les morts en êtres bienveillants. Mais, d’une façon générale, les morts impressionnent. Les précautions oratoires adoptées pour les désigner témoignent de notre embarras. D’un défunt, on préfère dire qu’il est parti ou plongé dans le sommeil de l’éternité. Saint Paul nommait les morts "ceux qui dorment".

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28/05/2013
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