Pulsion

Pulsion

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(latin pulsio, action de pousser, pellere, pulsum, traduction de l'allemand Trieb). La théorie des pulsions, Amour et Faim, Vie et Mort est un concept fondamental de la psychanalyse. La pulsion est définie par Freud comme une poussée ponctuelle et motrice qui vise à une satisfaction et est le moyen initial de cette satisfaction. Son étude permet de rendre compte des modalités du rapport à l'objet et de la recherche de la satisfaction.

« La théorie des pulsions, c'est notre mythologie » (Sigmund Freud, Nouvelles conférences, 1932)

La pulsion est, d'une manière générale et dans sa dynamique, un vecteur entre la psyché et le processus somatique, ce vecteur est plus exactement le représentant psychique de l'excitation somatique endogène.

Les difficultés de compréhension de cette notion s'expliquent par plusieurs raisons :

  1. La notion de pulsion en France a été longtemps parasitée par une interprétation biaisée qui traduisait le « Trieb » freudien par instinct ;
  2. Les pulsions dans la théorie freudienne se situent à l'articulation des relations entre le corporel et le psychique ce qui constitue un sujet particulièrement complexe ;
  3. La théorie des pulsions s'articule avec d'autres concepts notamment la question de la représentation.

Sommaire

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Le concept du « Trieb » freudien et ses problèmes de traduction [modifier]

Toute cette première partie s'appuie notamment sur les problèmes de traduction exposés dans le Vocabulaire européen des philosophies dont on trouvera les références dans la bibliographie.

Usages et origine du signifiant Trieb [modifier]

Trieb provient du verbe treiben qui exprime une idée de « mise en mouvement ». Il s'agit d'un mot ancien et qui fait partie du vocabulaire quotidien. Au XIXe siècle, dans la sphère germanophone, les biologistes ont forgé un autre terme, Instinkt, bâti sur une racine latine pour tenter d'expliciter les conduites animales. Ce signifiant est traduit en français par instinct, il désigne les conduites qui apparaissent comme programmée pour une espèce donnée.

Les germanophones ont donc à leur disposition deux termes au moins pour exprimer les conduites :

  • Trieb qui valorise la dimension mécanique d'une poussée mais aussi la poussée intérieure au sens où une plante « pousse ».
  • Instinkt qui met l'accent sur le déterminisme à l'œuvre dans ce processus de conduite.

L'emploi freudien de Trieb [modifier]

Dans ses premiers textes, Freud semble utiliser sans discrimination les deux termes Trieb et Instinkt comme deux parfaits synonymes. Mais en 1895, dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique, texte qui faisait initialement partie de la correspondance adressée à son ami Fliess, Freud emploie résolument Trieb de préférence à Instinkt. Il n'est pas inutile de remarquer qu'il le fait précisément au moment où il tente d'éclaircir les points d'articulation entre le somatique et le psychique.

En 1915, dans Pulsions et destins des pulsions, il penche définitivement pour Trieb en distinguant quatre éléments :

  • Le moteur interne de la pulsion der Drang, traduit en français par poussée, constante et irrépressible ;
  • L'objet de la pulsion vers lequel elle s'oriente ;
  • Le but, susceptible de renversement, est ce vers quoi la pulsion tend ;
  • La source de la pulsion qui est l'organe (somatique) d'où elle provient.

En résumé : Le concept Trieb comporte trois dimensions qu'il faut garder présentes à l'esprit pour comprendre le montage de la mécanique pulsionnelle chez Freud :

  1. Une démarche biologique car l'être humain est avant tout un être vivant parmi d'autres et il partage des caractéristiques avec les autres animaux. C'est cette dimension qui ressemble le plus à l'instinct et qui rend compte, par exemple, de la tendance qu'a notre espèce de se reproduire, quelles que soient les circonstances.
  2. Un présupposé romantique qui prend la forme d'une force vitale agissant sur le corps, selon les conceptions de Gœthe qui reste une référence intellectuelle majeure chez Freud ;
  3. Une dimension psychophysique qui témoigne des présupposés philosophico-scientifiques de Freud qui reprend là les modèles psychodynamiques du XIXe siècle, notamment ceux de Hermann Ludwig von Helmholtz ou Ernst Wilhelm von Brücke.

Les problèmes des traductions françaises du Trieb freudien [modifier]

La traduction des textes freudiens s'est effectuée relativement tardivement en France. Cependant les réflexions sur l'unification du vocabulaire à employer dans les traductions ont commencé de bonne heure. Dès 1927 Angelo Hesnard propose de traduire Trieb par pulsion mais cette recommandation restera lettre morte et la plupart des premières traductions traduiront Trieb par instinct.

Il faudra l'obstination de Jacques Lacan et la parution en 1967 du Vocabulaire de la psychanalyse mis au point par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis pour que le terme pulsion s'impose vraiment comme traduction de Trieb. Pulsion était lui-même, alors, un vieux mot français dont l'usage se vit relancé par cette traduction.

Les problèmes posés par les traductions anglaises [modifier]

En langue anglaise on trouve deux traductions de Trieb :

  • Drive qui apparaît comme l'équivalent de Trieb car il évoque le mouvement et parce que sa racine philologique est commune à celle de Trieb. Pourtant, dans l'usage, l'Oxford English dictionary lui donne un sens psychologique qui le situe comme un synonyme de instinct
  • Instinct qui a été adopté par les traducteurs de la Standard Edition des œuvres de Freud.

Le Vocabulaire européen des philosophies note que dans une recension de l'ensemble des textes officiels du New York Psychoanalytic Institute dans la période 1940 à 1980, le Trieb freudien est traduit de trois façons :

  • Instinct (instinct en français) ;
  • Instinctual drive (conduite instinctuelle) ;
  • Drive (poussée).

Ces trois traductions concurrentes et/ou complémentaires laissent place au flou des emplois puisque trois interprétations très diverses peuvent y trouver leur compte : l'ego-psychology, le behaviorisme et même le conditionnement pavlovien. Ceci explique sans doute, en partie, l'incompréhension manifeste entre la psychanalyse européenne (et notamment francophone) et les tenants de l'ego-psychology (qui dirigent l'IPA) qu'a tellement combattu Lacan.

Le fonctionnement de la mécanique pulsionnelle freudienne [modifier]

Ainsi, Freud distingue, dès 1915, les diverses dimensions de la pulsion :

  1. La source de la pulsion qui trouve toujours son origine dans le corporel et qui se traduit par une tension ;
  2. Le moteur interne (Drang) qui exerce la pulsion vitale ;
  3. Le but, que soit visé un état actif ou passif ;
  4. L'objet de la pulsion, c'est-à-dire le moyen, assez accessoire selon Freud, qu'elle trouve pour s'accomplir, pour faire baisser la tension.

Pour comprendre ce qui est en jeu selon Freud, il faut avoir présent à l'esprit les principaux enseignements dégagés dans sa théorie de la sexualité infantile notamment dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité :

  • Notre abord premier de la sexualité est non génital ; ceci est un point fondamental pour bien comprendre la théorie freudienne ;
  • Nous découvrons le monde à travers des pulsions partielles qui s'appuient sur des fonctions organiques que l'être humain détourne en partie pour se constituer un espace de jouissance propre, fondé notamment sur une remémoration des sensations corporelles ;
  • C'est à partir de ces remémorations corporelles que l'ont peut aussi appeler affects que va s'engager un processus de représentation qui va être influencé et structuré par le langage qui préexiste au sujet puisqu'il lui est apporté par l'entourage du nourrisson.

À partir de ces présupposés Freud décrit trois temps dans la mécanique pulsionnelle du nourrisson :

  1. Un temps actif : si l'on prend l'exemple de la tétée, le nourrisson veut se nourrir parce qu'il ressent une sensation interne (qu'il ne peut se représenter et qui est désagréable), il cherche le sein (ou le biberon) ou il crie ; il s'agit là d'un temps qui s'articule au besoin et à la fonction physiologique ;
  2. Un temps réflexif qui survient après que l'enfant se soit nourri : il n'a plus faim mais pourtant il continue, nous dit Freud, à « suçoter » ;
  3. Un temps passif selon Freud où l'enfant se fait « objet » de l'autre (de la personne qui l'a nourri) et pendant lequel s'enclenche le processus de jouissance remémorative.

Pulsion et refoulement [modifier]

C'est à partir de cette étape que l'on peut comprendre ce qui est en jeu dans la notion de refoulement. Quand un sujet quelconque (quel que soit son âge) ressent un affect, il peut se produire au moins trois possibilités :

  1. Le sujet peut transposer immédiatement la motion pulsionnelle en expression affective. Ce serait même là le fonctionnement normal du psychisme : l'individu traduit en représentations objectivables des sensations internes (introceptives) ou externes (extéroceptives) ;
  2. Cette transposition peut prendre un temps plus ou moins long. C'est l'objet, dans une certaine mesure, d'une œuvre littéraire comme la Recherche du temps perdu de Marcel Proust : le narrateur dévide à plusieurs reprises des fils associatifs à la suite d'affects déclenchés par plusieurs événements (la madeleine dans la tasse de thé, la sonate de Vinteuil, etc.) pour finalement saisir un certain nombre d'émotions, de sensations, de représentations associées à ces affects ;
  3. Enfin, et c'est là que le refoulement opère, quand pour une raison propre au sujet, et que la psychanalyse peut éventuellement aider à lever, l'association ne peut pas se faire, elle se déplace sur une autre représentation, ce qui risque de produire plus tard une traduction symptomatique, répétitive.

Classement des pulsions [modifier]

Les pulsions sont partielles et plurielles. Ajoutons qu'elles se manifestent toujours de façon plurielle. C'est que, pour Freud, nous sommes traversés par des tendances contradictoires qui s'expliquent notamment par l'aspect composite des pulsions :

  • Parce que les pulsions sont des réactions à des stimulations (internes ou externes) qui produisent des tensions, la tendance homéostatique qui est le modèle freudien de la satisfaction conduit à chercher l'apaisement c'est-à-dire la satisfaction des pulsions ;
  • Parce qu'elles mettent en jeu des affects et des représentations, elles peuvent conduire à l'activité et notamment à l'investissement narcissique.

L'évolution du classement des pulsions est une difficulté de la pensée freudienne. Freud commence par opposer le principe de plaisir, visant la décharge immédiate lorsque la charge est présente, au principe de réalité, visant une satisfaction ajournée, différée. Il décrit alors des pulsions d'autoconservation, ayant pour but les fonctions biologiques essentielles telles que se nourrir, et qui respecteraient plutôt le principe de réalité. Au contraire, les pulsions sexuelles, la libido, accepteraient peu cette soumission, cette contrainte, et resteraient dominées par le principe de plaisir. Cette opposition distingue donc un besoin, pouvant être éduqué, d'un désir forcément réticent à toute négociation ; elle est corrélative de la révélation d'une sexualité infantile, psychique, présente en l'adulte et forme en ce sens un premier paradigme. On peut enfin noter que ces pulsions, visant la survie ou la reproduction, restent proches d'un modèle biologique - Freud écrira, par exemple, que la théorie de l'évolution explique la névrose comme conséquence de la sélection naturelle des individus munis d'une forte libido.

Sur ce modèle se préciseront plusieurs pulsions spécifiques. Notons par exemple la pulsion épistémophilique, désir de savoir, qui serait dérivée d'une pulsion de maîtrise. Cette pulsion menant à la curiosité prend une importance assez grande dans le développement psychique ; elle rencontre parfois de grands obstacles (les interdits) qui entraînent de fortes déceptions.

Parmi les pulsions, partielles, on trouve également une pulsion scopique. Celle-ci est désir de voir et elle n'est pas réellement synonyme de curiosité sexuelle. Lacan tend à réunir ces deux pulsions par le jeu de mots "dans le savoir, il y a du voir".

Les pulsions scopiques ou de maîtrise sont des exemples de pulsions sexuelles non génitales. Elles respectent l'opposition entre pulsions sexuelles ou non sexuelles et témoignent de la partialité, de l'indépendance des différentes revendications pulsionnelles, qui peuvent chacune mener leur propre cours ; il ne s'agit donc pas d'une modification du premier paradigme mais bien de son application.

Vient ensuite un second paradigme qui complique l'analyse : l'observation du jeu de la bobine pratiqué par un jeune enfant, amène Freud à rectifier ce modèle. Certaines pulsions viseraient non pas la liquidation pulsionnelle jusqu'à un certain seuil, mais bien l'éradication pure et simple de toute excitation. Ce sont les pulsions de mort. Alors que le premier paradigme oppose deux catégories de fonctions biologiques ou proches du biologique, la pulsion de mort s'affranchit nettement de ce modèle. Il s'agit à présent d'opposer la pulsion de vie (les pulsions d'autoconservation et libido), soit l'Éros, la force vitale, aux pulsions que l'on peut personnifier comme Thanatos.

Les pulsions de mort ne peuvent être entendues que comme obéissant à d'autres lois : elles sont soumises au principe de Nirvana. C'est l'un des aspects de ce second paradigme qui provoque de nombreuses controverses au sein même de la communauté psychanalytique.

Le premier paradigme décrit la différence radicale entre survie, reproduction et sexualité psychique : il révèle des pulsions de vie très différentes, la pulsion se différenciant franchement de la génitalité, autrement dit, le sexuel, n'est pas réductible au génital. Le second paradigme décrit une tension inhérente à la vie psychique et conduit certains à qualifier cette théorie de pessimisme freudien.

Par ailleurs, notre vie sociale nous donne de fréquentes occasions de voir se confronter ces tendances pulsionnelles. Ajoutons à cela que les pulsions sexuelles (au sens large et donc pas obligatoirement génitales) sont amorales et ne visent qu'à leur accomplissement : elles se heurtent donc fréquemment aux règles qui s'imposent dans toute vie sociale, provoquant frustration, conflit, culpabilité et l'on comprend mieux pourquoi, dans la théorie freudienne, les pulsions sont une part primordiale de la théorie.

Utilité et problèmes des pulsions dans la théorie freudienne [modifier]

Cette présentation sommaire de la mécanique pulsionnelle freudienne peut paraître ni lumineuse ni d'emblée opératoire. Sans reprendre des explications plus détaillées, voici l'intérêt de la dimension opératoire de ce concept.

Les pulsions, articulées à la question de la représentation et du refoulement, permettent de distinguer ce qui est en question dans les symptômes ; ceci influe sur la conduite de la cure psychanalytique. C'est la mécanique pulsionnelle qui permet d'expliquer pourquoi les symptômes de l'hystérique se traduiront en conversions somatiques alors que l'obsessionnel s'oriente plutôt vers une tentative de fuir les pensées associées à l'affect par des conduites d'évitement qui servent à ne plus penser. De la même façon, certains psychanalystes ont proposé des modèles de compréhension de l'autisme par l'absence du troisième temps du circuit pulsionnel.

Ceci dit, on admet généralement que certains points de l'élaboration freudienne restent obscurs. Freud lui-même reconnaissait que la pulsion de mort restait largement hypothétique : on la présuppose pour expliquer certains phénomènes mais elle ne peut être démontrée en tant que telle. Cependant de nombreux auteurs, comme Jean-Jacques Rousseau ou Dostoïevski ont montré que l'être humain pouvait être travaillé par la passion de la suppression de l'autre même si ceci devait conduire à la disparition de l'agresseur.

Enfin certaines critiques ont été émises à propos des présupposés implicites à l'œuvre dans la théorie freudienne des pulsions, notamment le recours à des modèles dynamiques (homéostasie, suppression de l'excitation) qui nous apparaissent dépassés. C'est pour cette raison que des tentatives, comme celles de Lacan, tout en gardant l'essentiel du postulat pulsionnel font référence à d'autres modèles théoriques, comme la théorie du signifiant ou la topologie pour contourner cette difficulté.

Références [modifier]

Articles connexes [modifier]


Bibliographie [modifier]



11/08/2007
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