Analyse pragmatique de la psychose maniaco-dépressive

 

Bienvenue sur le site d'Anna Rita GALIANO

Docteur en Psychologie de

l'Université Nancy 2

Maître de conférence Université Catholique Lyon

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 RUBRIQUE

 

Rubrique 1 : PRAGMATIQUE

Rubrique 2 : PSYCHOSE MANIACO-DEPRESSIVE

PRAGMATIQUE (extrait tiré de ma thèse : Galiano, A.R. (2004). Analyse pragmatique de la psychose maniaco-dépressive. Université  Nancy2, Nancy)

1. La pragmatique comme discipline de la sémiotique et de la linguistique

L’expression "pragmatique" est née dans le cadre de la linguistique. On ne peut pas parler d’une véritable discipline académique mais plutôt d’un domaine de recherche qui traverse plusieurs disciplines (Bernicot & Trognon, 2002).

La pragmatique fait parti de la sémiotique, discipline qui a été divisée par Charles Morris à la suite de Charles Peirce, en trois parties : la syntaxe qui traite des relations qui existent entre des signes en vertu de leur forme apparente ; la sémantique qui traite des relations entre les signes et leur signification ; et enfin la pragmatique qui traite elle les relations entre les signes, leur signification et l’usage qu’on en fait en parlant. L’analyse pragmatique porte sur l’usage expressif des signes par le locuteur dans un contexte bien précis. Le concept de contexte est fondamental pour la pragmatique. En effet, elle essaie d’expliquer comment le langage fonctionne concrètement dans un contexte spécifique. Par exemple, un mot prononcé par un locuteur déterminé, dans un contexte particulier peut assumer une signification qui est justement liée à l’hic et nunc de la situation. Cela dit, ce type de fonctionnement échappe en partie à la syntaxe et à la sémantique, tout en se manifestant à travers elle.

La pragmatique trouve ses premiers concepts et ses premières démarches dans la philosophie et dans la sociologie. Le courant philosophique a, entre autres, comme représentant Wittgenstein (1921) et Austin (1969) en Angleterre. Il se propage plus tardivement autre Atlantique grâce aux travaux de Grice (1979) et de Searle (1972 ;1982). Ce dernier contribuera avec Vanderveken (Searle & Vanderveken, 1985; Vanderveken, 1982 ; 1998) à la systématisation de la théorie des acte

s de langage qui a été présentée par Austin en 1955 dans sa conférence à Havard. Cette théorie a donné vie à une approche plus fonctionnelle de la langue (Trognon 1986 ; Bernicot, Caron-Pargue & Trognon, 1997) et surtout a permis une rupture à l’hégémonie de la syntaxique dans les études sur le langage.

Le courant sociologique qui a influencé la naissance de la pragmatique s’est développé aux Etats-Unis grâce à un courant dit Analyse Conversationnelle. Ce courant a été marqué au départ par les ethnométhodologues comme Goffman (1973) et Garfinkel (1967). Avec l’affirmation de l’ethnométhodologie, l’attention est portée sur les méthodes utilisées par les individus pour accomplir des tâches complexes dans la vie de tous les jours (Trognon, 1994 ; Bernicot & Trognon 2002). Une de ces tâches est naturellement la conversation qui devient le composant majeur d’analyse de la pragmatique.

On peut remarquer que, dans cette approche historique de la pragmatique, la psychologie n’est pas mentionnée. Comme le soulignent Bernicot & Trognon (2003), la psychologie est la discipline qui a une responsabilité relativement mineure dans le développement de la pragmatique. Pourtant, elle a une application plutôt importante dans toutes les sous-disciplines à la psychologie, notamment la psychopathologie. Mais avant de présenter l’application de la pragmatique en psychopathologie, nous présentons les théories pragmatiques de la communication qui ont permis de développer un modèle d’analyse applicable à d’autres disciplines et guidé les analyses de notre corpus.

 

2. De la logique illocutoire à la théorie des actes de langage vers la pragmatique du langage

Austin, philosophe britannique (1911-1960) et célèbre pour avoir présenté sa logique du langage dans le livre "Quand dire, c’est faire"(1970), a été le premier à analyser méthodiquement les différents types d’actes de langage qui sont accomplis dans l’usage du langage. Dans ce sens, la théorie des actes de langage est la première théorie pragmatique (Moeschler & Auchlin, 2000). Il a découvert les actes illocutoires en remarquant qu’il existe dans le langage ordinaire des énoncés dont les énonciations littérales réussies sont performatives (en anglais performative, exécutive), c’est-à-dire qu’elles constituent l’accomplissement par le locuteur de l’acte de discours nommé par leur verbe principal (Vanderveken, 1992). Un exemple d’énoncé performatif est "Je t’ordonne de partir", il y a notamment un grand nombre de verbes performatifs comme "promettre", "jurer", "informer", "démissionner", etc. La caractéristique de ces énoncés est qu’une action est accomplie par le seul fait de son énonciation.

Austin (1970) a proposé trois niveaux des actes de langage : acte locutoire, acte illocutoire et acte perlocutoire.

l’acte locutoire est le fait matériel de l’énonciation, c’est-à-dire qu’il regroupe toutes les composantes de la construction d’une phrase : phonique, morphologique, sémantique et syntaxique. Par exemple : "le ciel est bleu", attribution de la couleur à une portion du ciel ;

l’acte illocutoire est la manière d’utiliser l’acte locutoire. Tout acte illocutoire est fondé sur un acte locutoire, mais il ne décrit pas ce que nous disons, mais ce que nous faisons en parlant. Par exemple : si le juge dit "coupable", nous disons qu’il énonce un verdict, mais il peut le faire seulement s’il a autorité à le faire. C’est donc un acte conventionnel qui peut changer de signification dans différents contextes.

l’acte perlocutoire décrit les conséquences ou effets qu’un acte illocutoire peut avoir. Par exemple, l’énoncé "le ciel est bleu" a l’objectif d’informer et l’effet d’être informé.

Or, même si ces trois niveaux sont présentés de manière séparée, en situation ordinaire, ils sont présent simultanément dans un même énoncé.

 

2.1 Types d’acte de langage

La théorie classique des actes de langage se base sur le postulat selon lequel l’unité minimale de la communication humaine est l’accomplissement de certains types d’actes de langage. Un acte de langage peut être de type élémentaire ou complexe.

2.1.1 Les actes de langage élémentaires

La forme logique d’un acte illocutoire élémentaire est donnée par sa force, c’est-à-dire par la fonction réalisée en usant de l’énoncé, et par un contenu propositionnel représentant l’état de choses auquel s’applique la force. En théorie des actes de langage, ces deux composants sont formalisés avec la formule F(p), où F représente la force et P le contenu propositionnel de l’acte de langage. Ce dernier, le contenu propositionnel, correspond à sa fonction représentationnelle ou cognitive. En effet, comme le dit Searle (1985), il s’agit d’une proposition qui représente "l’état de choses ou l’action prédiquée dans l’acte de langage avec une force déterminée"(:323). Pour le dire autrement, le contenu propositionnel "est la matière cognitive qui accompagne l’action de la force sur le monde"(Trognon, 1999 : 79), et la force est l’action sociale qui accompagne un acte de langage.

C’est Searle, suivi par Vanderveken, qui a donné une classification élémentaire des espèces d’usage du langage sur la base de la notion de but illocutoire. La force est ce qui définit un acte de langage, elle n’est pas une notion primitive, mais une notion dérivée, c’est-à-dire qu’elle est une combinaison de différents composants. Ces composants qui composent la force d’un acte illocutoire sont au nombre de sept : le but illocutoire, le degré de puissance, le mode d’accomplissement, les conditions de contenu propositionnel, les conditions préparatoires, les conditions de sincérité et le degré de puissance des conditions de sincérité.

a) Le but illocutoire

Le but illocutoire est ce que l’énonciation revient à faire (Ghiglione & Trognon, 1993) ou l’intention poursuivie par le locuteur (Trognon, 1995b). Parmi les composants de la force, le but est sans doute la principale. Et cela pour deux raisons :

1) le but est nécessaire pour définir les types d’actes de langage ;

2) le but détermine la direction d’ajustement de l’acte de langage (voir la relation que cet acte entretien avec le monde) (Trognon, 1995b).

Il y a un nombre restreint de façons d’utiliser le langage pour "lier des propositions au monde" (Vanderveken, 1992). En effet, il existe cinq types de buts qui correspondent aux cinq espèces de forces illocutoires:

Le but assertif : les locuteurs expriment des propositions dans le but de représenter quelque chose qui est le cas. En cas de satisfaction d’un acte illocutoire ayant un but illocutoire assertif, la direction d’ajustement va des mots aux choses. Leur but est justement de représenter comment les choses sont dans le monde. Ex : "La figure est un chinois", ou encore "J’ai la position de désigner".

Le but commissif : les locuteurs expriment des propositions dans le but de s’engager eux-mêmes à accomplir des actions futures dans le monde. Ex : "Je viendrais demain", ou encore, "j’aurai des bonnes notes".

Le but directif : les locuteurs expriment des propositions dans le but de faire une tentative linguistique pour que l’allocutaire accomplisse une action future dans le monde. La direction d’ajustement des actes de discours ayant le but illocutoire commissif ou directif est des choses aux mots. Par exemple, l’énoncé "la vaisselle n’est pas faite" est un acte assertif qui décrit un état de chose réel, mais qui a le but d’apporter un changement du monde : communiquer que si la vaisselle n’est pas faite il faut la faire. Encore, "j’ai froid", alors qu’il y a une fenêtre ouverte, est une requête implicite de fermer la fenêtre.

Le but déclaratif : les locuteurs expriment des propositions avec l’intention d’accomplir certaines actions dans le monde au moment de l’énonciation en vertu de leur énonciation. Les actes de discours ayant le but illocutoire déclaratif ont la double direction d’ajustement. Leur but est de faire en sorte que le monde corresponde au contenu propositionnel en disant que le contenu propositionnel correspond au monde (Vanderveken, 1988). Par exemple, l’énoncé "la séance est ouverte" lorsqu’il est dit par un juge, permet de savoir que l’audience va commencer.

Le but expressif : les locuteurs expriment des propositions dans le but de manifester leur état mental à propos d’états de choses dont ils présupposent en général l’existence dans le monde. Par exemple, "là j’suis en plein moment que je désespère quoi", dans cette intervention le locuteur exprime un état interne de désespoir. Les actes illocutoires avec le but expressif ont une direction vide d’ajustement, c’est-à-dire qu’ils ne représentent pas un état de choses.

Tableau 1. Actes illocutoires et ses propriétés

Acte illocutoire

But illocutoire

Direction d’ajustement

Type d’actes

Acte assertif

Décrire le monde

Monde<--Mots

Affirmer, confirmer, constater, présenter, décrire, expliquer, rectifier, contester...

Acte directif

Faire accomplir une action future à son interlocuteur

Monde-->Mots

Ordonner, autoriser, inviter, conseiller, suggérer, avertir, défier, relancer, questionner, demander...

Acte commissif

S’engager à accomplir une action future

Monde-->Mots

Promettre, offrir...

Acte déclaratif

Réaliser une action en vertu de son énonciation

Monde<-->Mots

Déclarer, ratifier, ajourner, bénir, licencier...

Acte expressif

Exprimer un état psychologique

ø<-->Mots

Souhaiter, remercier, excuser, saluer, féliciter, menacer, insulter, se plaindre...

Ces cinq fonctions réalisées par l’acte de langage désignent cinq utilisations possibles du langage de manière universelle. C’est-à-dire que, quel que soit la langue ou l’individu, il n’y a que cinq façons d’utiliser le langage.

b) Le degré de puissance

Le degré de puissance est l’intensité de la force mise au service du but. Par exemple, un ordre et une requête possèdent le même but, obtenir une action du destinataire, mais diffèrent quant à leurs degrés de puissance. Dans ce sens, un ordre possède une puissance majeure par rapport à une requête.

c) Le mode d’accomplissement

Le mode d’accomplissement, c’est le moyen mis au service du but, c’est-à-dire le mode d’accomplissement d’une force illocutoire qui détermine comment son but doit être accompli sur le contenu propositionnel. Par exemple, une prière, une requête et un commandement possèdent la même force directive, mais des modes d’accomplissement différents.

d) Les conditions sur le contenu propositionnel

Les conditions de contenu propositionnel sont un ensemble de conditions que la force impose au contenu propositionnel d’un acte de langage ayant cette force (Ghiglione & Trognon, 1993). Si, par exemple, la force commissive impose que le contenu propositionnel de l’acte de langage représente une action future du locuteur, la force directive représente une action future de l’auditeur. Dans ce sens, certains conditions sur le contenu propositionnel sont exprimées par l’utilisation, parmi d’autres, des temps verbaux. Ainsi, dans un énoncé impératif le verbe ne peut pas être au passé.

 

e) Les conditions préparatoires

Les conditions préparatoires représentent les états de choses que le locuteur présuppose, ou tient pour vraies, lors de l’accomplissement d’un acte de langage dans le contexte d’énonciation donné. Par exemple, "un locuteur qui promet de faire quelque chose présuppose à la fois qu’il est capable de le faire et que son action future est bonne pour l’allocutaire"(Vanderveken, 1992, 17). En disant par exemple "ma sixième figure est un pantin", on présuppose qu’il existe une sixième carte dans le contexte d’énonciation et que, s’il y a au moins six figures, la sixième est un pantin.

f) Les conditions de sincérité

Les conditions de sincérité, qu’on représente par la formule m(P), sont les états psychologiques du locuteur manifestés lors d’une énonciation. Par exemple, "un locuteur qui promet exprime une intention et un locuteur qui remercie exprime la gratitude" (ibidem : 17). En d’autres termes, l’accomplissement d’un acte illocutoire s’accompagne d’un état psychologique relativement au contenu propositionnel de l’acte exprimé.

g) Le degré de puissance des conditions de sincérité

Le degré de puissance des conditions de sincérité est la force avec laquelle s’exprime un état psychologique lors de l’accomplissement de l’acte de langage correspondant (Ghiglione & Trognon, 1993). Il est marqué à l’oral par l’intonation et par écrit par des adverbes tels que "franchement", "sincèrement", etc.

Les sept composants qu’on vient d’expliciter définissent donc la force illocutoire des actes de parole élémentaires.

2.1.2 Les actes de parole complexes

Les actes illocutoires complexes "ont une forme irréductible à celle des actes de langage élémentaires" (Ghiglione & Trognon, 1993 : 167) et sont principalement :

les actes de discours conditionnels de forme P6F(Q) où l’acte de langage F(Q) ne s’accomplissent qu’à la condition que la proposition P soit vraie;

les conjonctions d’actes illocutoires, de la forme [F1(P1) et F2(P2)], comme par exemple "viens ici et tais-toi";

les actes de dénégation illocutoire de la forme nF(P), par exemple "je ne promets pas de venir", dont le but est de représenter le fait qu’on n’accomplit pas un certain acte de langage et dont le rôle est très important dans les actes non littéraux (Ghiglione & Trognon, 1993).

Ce type d’actes sont ceux qu’on rencontre souvent dans des conversations. Leur analyse demande parfois le recours à la logique notamment à la logique des prédicats. Ce type d’analyse sert à faire émerger les raisonnements qui sous-tendent le langage.

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PSYCHOSE MANIACO-DEPRESSIVE (extrait tiré de ma thèse : Galiano, A.R. (2004). Analyse pragmatique de la psychose maniaco-dépressive. Université  Nancy2, Nancy)

1. La structure psychotique

Une psychose se qualifiée comme une maladie mentale grave atteignant globalement la personnalité du patient et justifiant le plus souvent une prise en charge thérapeutique intensive qui peut arriver jusqu’à l’hospitalisation (Postel, 1998). Le terme a été introduit au milieu du XIXème siècle par le psychiatre Allemand E. Feuchterleben pour définir l’ensemble des troubles mentaux graves. L’introduction de ce terme a permis d’isoler des troubles mentaux qui relèvent des causes et de mécanismes différents (Widlöcher, 1998b). Les critères spécifiques de la psychose sont :

la gravité des troubles, qui vont souvent entraîner des déficiences importantes;

l’absence de la conscience de la morbidité des troubles;

l’étrangeté, la bizarrerie des troubles, ressenties par l’entourage avec sentiment de malaise, dans la mesure où il n’est pas possible de leur donner une explication ou d’en discuter avec le psychotique;

la difficulté de la communication et de l’incommunicabilité totale du psychotique ; dans le cas où ils acceptent de parler, le langage est incompréhensible, bourré de néologismes devenant dans certains cas une véritable schizophasie.

Dubor (1993) précise que "la manifestation psychotique aura pour première caractéristique d’être disposée dans une stratification «tout autre», méritant vraiment en cela la qualification d’aliéné qui lui est accordé" (: 170). Le critère essentiel de la psychose en général est la perturbation profonde de la relation du sujet à la réalité. Dubor (1993) souligne que l’aliénation psychotique s’exprime dans les hallucinations et le délire en terme de contenu. Mais c’est surtout "l’aliénation quant au contenant" (: 170) qui rend les psychoses originales par rapport aux autres maladies. L’aliénation du contenant porte sur "l’élaboration de la pensée (...), elle se manifeste tout particulièrement sur la façon dont le système nerveux sensible physiologiquement aux différences perceptibles (...) est ancrée d’emblée dans la dimension différentielle et donc la perception des distances, des rapports et des structures" (: 172). Selon lui, la particularité première du vécu psychotique tient dans la disposition relative au cadre mental de référence. Par exemple, le langage du psychotique est souvent considéré comme un non-langage puisqu’il présente une valeur plus expressive que communicative à proprement parler

.

Pour donner une définition exhaustive, on dira que les psychoses sont des pathologies mentales majeures dont les patients souvent n’ont pas conscience (Costentin, 1993). Et parmi les psychoses aiguës on trouve les accès de la psychose maniaco-dépressive.

 

2. La psychose maniaco-dépressive : trouble bipolaire de l’humeur

Avec E. Kraepelin, au début du XXe siècle, le terme psychose commence à impliquer un cadre nosologique défini par des états chroniques dépendant d’un processus d’origine endogène (Widlöcher, 1998b). Il regroupe deux classes de troubles chroniques : la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive.

La psychose maniaco-dépressive se situe dans les troubles de l’humeur qui représentent un ensemble de symptômes qu’on peut regrouper autour de deux pôles symétriques: dépressif et maniaque (Kraepelin, 1993 ; Deniker & Olié, 1990 ; Costentin, 1993). Il s’agit d’une maladie mentale caractérisée par des dérèglements de l’humeur. Bien avant Kraepelin, Hippocrate et puis Arétée de Capadoce au 1er siècle apr. J.-C avaient établi le lien qui unit les deux états de la mélancolie et de la manie. La nosologie complète de la maniaco-dépression a été élaborée par Kraepelin dans son troisième volume du grand traité de psychiatrie. Ses thèses n’étaient pas nouvelles puisque, au milieu du XIXe siècle, J.P Falret l’avais bien individualisée en tant que "folie circulaire" caractérisée pas l’alternance de la manie, de la mélancolie et d’un intervalle lucide plus ou mois prolongé (cit. dans Postel & Allen, 1994). En même temps, Baillarger décrivait une affection identique sous le nom de "folie à double forme". Il reste cependant à Kraepelin le mérite d’avoir donné le nom et la systématisation à la folie maniaco-dépressive. Il y distinguera donc d’abord " des états maniaques, dont les signes essentiels sont la fuite des idées, l’humeur gaie et le besoin impérieux d’activité" et "des états mélancoliques ou dépressifs caractérisés par la tristesse ou l’angoisse et par la difficulté à penser et à agir" (Kraepelin, 1993 : 27). À côté d’elles, il a défini aussi "des états mixtes dans lesquels les manifestations maniaques et mélancoliques s’associent entre elles, de sorte qu’on obtient un type où se retrouvent les mêmes symptômes que dans les précédents états, mais qu’on ne peut pas ranger sans violer la logique ni dans l’une ni dans l’autre catégorie" (Kraepelin, 1993 : 27). Ces deux formes d’une même maladie se succèdent sans règle. Il ne faut pas pourtant oublier qu’il y a aussi une phase de lucidité où le fonctionnement du patient est relativement dans la norme.

La psychose maniaco-dépressive est considérée, d’après la thèse de Kraepelin, encore comme une psychose endogène constitutionnelle dont l’évolutivité serait peu influencée par les facteurs psychologiques et environnementaux (Postel, 1998). Des nos jours, le terme de maladie maniaco-dépressive est parfois préféré à celui de psychose maniaco-dépressive dans la mesure où les caractéristiques des sujets qui en sont atteints ne correspondent pas tout à fait à celles attribuées aux sujets psychotiques (Hardy-Baylé, 1998a). Cela est compréhensible si on considère que ces sujets présentent des périodes de lucidité relativement longs. Mais nous utiliserons le terme de psychose en raison de son "aliénation mentale" par rapport à la réalité et par ses caractéristiques proches de celles de la schizophrénie.

En 1957, K. Léonard a proposé de distinguer les unipolaires dépressifs des bipolaires sur la base de la présence ou de l’absence d’états maniaques dans le cours évolutif de la maladie (Deniker & Olié, 1990). Selon Hardy-Baylé et Hardy (1996), la maladie comporte deux gros problèmes :

l’identification de sous-catégories ou caractéristiques particulières susceptibles de déterminer les choix thérapeutiques ;

pour certaines formes sévères, délirantes, de la maladie maniaco-dépressive, il peut être difficile de la distinguer d’une schizophrénie et les formes d’intensité mineure conduisent parfois à s’interroger sur leur caractère normal ou pathologique.

Cette psychose est aujourd’hui considérée comme l’une des pathologies psychiatriques les mieux caractérisées.

 

3. Systèmes complets de classifications officielles de PMD

Les trois éditions récentes du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux de l’Association de Psychiatrie Américaine : DSM-III, DSM-III-R et DSM-IV reposent sur plusieurs principes fondamentaux : approche descriptive, recours à un système de classification multi-axial, et utilisation de critère diagnostiques. Le CIM (Classification Internationale des maladies) est la version européenne voulue par l’OMS, aujourd’hui arrivée à la 10ème édition.

La psychose maniaco-dépressive est aujourd’hui classée dans les troubles de l’humeur. Dans le DSM-III (1980) on trouve un chapitre dont une partie est réservée aux troubles "affectifs" majeurs avec des index chiffrés pour les différentes formes : bipolaire mixte, bipolaire maniaque, bipolaire dépressive, dépressive majeure isolée ou récurrente (unipolaire).

C’est en 1957 que Léonard a établi la distinction entre malades bipolaires et malades unipolaires. Notamment, la maladie unipolaire est caractérisée par la présence d’épisodes dépressifs majeurs isolés ou récurrents. Le rapport entre psychose bipolaire et psychose unipolaire est proche de 1 pour 2 (Postel, 1995).

 

 

3.1 La classification selon le DSM-IV

L’organisation et la terminologie des Troubles bipolaires ont été changées dans le DSM-IV. Tout d’abord, les Troubles bipolaires ont été divisés en Troubles bipolaires I et en Troubles bipolaires II.

 

 

3.1.1 Le trouble Bipolaire I

Les Troubles bipolaires I ont été divisés en: a) épisode maniaque isolé, b) épisode le plus récent hypomaniaque, maniaque, c) épisode le plus récent mixte, d) épisode le plus récent non spécifié.

 

a) Trouble bipolaire I avec épisode maniaque isolé

Ce trouble est nouveau dans le DSM-IV, il a été ajouté pour augmenter la spécificité et pour des raisons de compatibilité avec les exigences de codage de la CIM-10. Une durée de deux mois sans symptômes maniaques a été fixée pour pouvoir parler d’un nouvel épisode.

 

b) Trouble bipolaire I avec épisode le plus récent hypomaniaque

Ce trouble comme le premier a été ajouté pour augmenter la spécificité et le nombre de troubles couverts par un diagnostic.

 

c) Trouble bipolaire I avec épisode le plus récent mixte

Dans le DSM-III-R, le type mixte portait sur un mélange ou une alternance (sur des intervalles de quelques jours) de symptômes maniaques ou dépressifs avec l’exigence que les symptômes dépressifs durent au moins un jour complet. Dans le DSM-IV, la définition du trouble a été modifiée avec l’exigence d’au moins une semaine de symptômes à la fois maniaques et dépressifs majeurs, les uns et les autres se manifestant presque tous les jours.

 

d) Troubles bipolaires I avec épisode le plus récent non spécifié

Ce trouble est nouveau dans le DSM-IV, il permet au clinicien de signaler le début d’un nouvel épisode de modifications de l’humeur avant que le critère de durée ne soit pleinement atteint.

 

3.1.2 Le Trouble bipolaire II

Le Trouble bipolaire II a été introduit comme une catégorie distincte dans le DSM-IV pour couvrir ce qui figurait comme exemple dans le Trouble bipolaire non spécifié du DSM-III-R. Le Trouble bipolaire II s’applique à des tableaux avec au moins un Épisode hypomaniaque mais sans antécédent d’Épisode maniaque. Le Trouble bipolaire a été ajouté pour tenir compte de données publiées et après de nouvelles analyses qui ont suggéré son utilité. Il augmente aussi l’étendue de la couverture diagnostique.

Ce trouble est essentiellement caractérisé par la survenue d’un ou de plusieurs Épisodes dépressifs majeurs accompagnés d’au moins un Épisode hypomaniaque.

Les sujets présentant un Trouble bipolaire II peuvent ne pas ressentir les Épisodes hypomaniaques comme pathologiques, bien que les autres puissent être perturbés par le comportement erratique du sujet. Souvent les sujets ne se souviennent pas des périodes d’hypomanie si leurs amis proches ou leur famille ne le leur rappellent pas.

 

3.1.3 Épidémiologie du Trouble bipolaire I et II

Selon le DSM-IV, environ 10 à 15% des adolescents présentant des Épisodes dépressifs majeurs récurrents développent ultérieurement un Trouble bipolaire I. Par contre les Épisodes mixtes semblent plus fréquents chez les adolescents et les jeunes adultes que chez les adultes plus âgés.

Des études épidémiologiques récentes conduites aux États-Unis ont mis en évidence que le Trouble bipolaire I est aussi plus fréquent chez les hommes que chez les femmes. Mais si chez les hommes le premier épisode est plus souvent un Épisode maniaque, chez les femmes le premier épisode est un Épisode dépressif majeur.

La prévalence sur la vie du Trouble bipolaire I en population générale varie entre 0,4 et 1,6%. Bien que la majorité des sujets présentant un Trouble bipolaire I retrouvent un niveau de fonctionnement complètement normal entre les épisodes, certains (20-30%) continuent à présenter une labilité de l’humeur et des difficultés relationnelles ou professionnelles.

Le Trouble bipolaire II, à la différence du Trouble bipolaire I, est plus fréquent chez la femme que chez l’homme. Aussi le taux de prévalence sur la vie du Trouble bipolaire II diffère du premier trouble puisque ce dernier est de 0,5%. Sur le plan de l’évolution les sujets atteints de Trouble bipolaire II retrouvent un niveau de fonctionnement complètement normal entre les épisodes, mais environ 15% d’entre eux continuent à présenter une labilité de l’humeur et des difficultés relationnelles ou professionnelles.

Les études sur les familles des bipolaires ont montré que les parents du premier degré des sujets présentant un Trouble bipolaire II ont des taux de prévalence élevés de Trouble bipolaire II (1-5%), de Trouble bipolaire I (4-24%) par rapport à la population en général.

 

 

3.2 La classification du CIM-10

Le CIM-10 ne distingue pas le Trouble bipolaire I du Trouble bipolaire II. Les principaux critères de classification utilisés reposent sur des considérations pratiques (Pull, 1995). Tout d’abord, les épisodes isolés sont distingués des troubles bipolaires car de nombreux patients ne présentent qu’un seul épisode au cours de leur existence.

 

 

 

Tableau 2 : Classification du trouble bipolaire selon le CIM-10

TROUBLE AFFECTIF BIPOLAIRE

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel hypomaniaque.

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel maniaque sans symptômes psychotiques.

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel maniaque avec symptômes psychotiques.

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel de dépression légère ou moyenne :

- sans syndrome somatique,

- avec syndrome somatique,

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel de dépression sévère, sans symptômes psychotiques.

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel de dépression sévère, avec symptômes psychotiques.

Trouble affectif bipolaire, épisode actuel mixte.

Trouble affectif bipolaire, actuellement en rémission.

Autres troubles affectifs bipolaires.

Trouble affectif bipolaire, sans précision.

 

 



01/12/2007
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