Existe-t-il des enfants vraiment méchants ?

 
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Existe-t-il des enfants vraiment méchants ?
Ils martyrisent les animaux, tirent les cheveux des filles, tapent les garçons… La méchanceté enfantine est-elle innée ? Comment la combattre ? Explications de la psychanalyste Claude Halmos sur ces pulsions qui nous inquiètent.
 
Claude Halmos
 
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«Vous n’allez quand même pas me dire qu’il n’est pas foncièrement méchant, ce gamin ! Vous avez vu ce qu’il a fait à mon fils ? » Les déclarations de ce genre, les professionnels de l’enfance – enseignants ou « soignants » – les connaissent bien. Elles traduisent l’indignation que les adultes éprouvent devant les comportements de certains enfants. Mais elles manifestent aussi leur croyance en une cruauté qui serait chez eux particulièrement développée et, surtout, innée. Croyance d’autant plus forte (et qui souffre d’autant moins la contestation) que les actes commis sont plus horribles. « Les deux enfants de Liverpool qui ont assassiné un petit de 2 ans, vous allez peut-être nous dire aussi qu’ils sont normaux, ceux-là(1) ? »

« Normaux » ? Non. Mais « nés assassins », sûrement pas ! Car nul ne naît doux ou cruel, défenseur des faibles ou meurtrier patenté. Aucun enfant ne naît « méchant ». Mais aucun ne naît non plus civilisé. Car tous ont, au début de leur vie, un fonctionnement psychique qui est à mille lieues des règles de la vie en société.
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On ne naît pas civilisé, on le devient
Tout enfant petit est en effet habité par le pulsionnel. Il a envie d’une chose, il la prend. Il a envie de frapper, il frappe. Et il ne peut, seul, résister à ses impulsions, car le besoin de les satisfaire est chez lui irrépressible. Cette dépendance au pulsionnel est d’autant plus déterminante que l’enfant est également dominé par ce que Freud nomme le « principe de plaisir » (son seul but est d’obtenir, le plus vite possible, le plus de plaisir possible). Et qu’il est empreint d’un sentiment aigu de sa toute-puissance : il se considère comme le centre et le maître du monde. Il n’a donc, sans l’aide des adultes, aucune possibilité d’évoluer. Comment peuvent-ils l’aider ? En l’éduquant. Travail pour eux des plus ardus car, loin de se limiter à de ponctuelles leçons de morale, il suppose une vigilance de tous les instants.
Une question d’éducation
Il s’agit en effet de lui apprendre, au fil de la vie quotidienne, les règles de la vie civilisée qu’il ignore et ne peut découvrir seul. Chez les humains, on peut tout penser et tout dire, mais on ne peut pas tout faire. On ne peut pas agresser les autres, les faire souffrir, et encore moins les tuer. On ne règle donc pas ses différends à coups de poing, mais en parlant… On n’a pas le droit de porter atteinte à leurs biens. Leur prendre leurs jouets est interdit, même si on les convoite.

Et la sexualité est soumise à des règles. Elle est interdite entre adultes et enfants et entre membres de la même famille. Et elle ne peut exister qu’entre partenaires consentants. Pas question donc de se mettre à trois pour entraîner la petite Sophie dans les toilettes et lui baisser sa culotte…

Mais le travail des parents ne se limite pas à enseigner à leur enfant les règles. Ils doivent, une fois qu’il les connaît, lui imposer de les respecter et le sanctionner s’il les transgresse. Et il leur faut se montrer fermes, même si la transgression leur paraît anodine, ce qui est souvent le cas quand l’enfant est petit. « Il a encore volé, c’est vrai. Mais ce n’était qu’un paquet de chewing-gums… » La gravité d’une transgression, en effet, ne se mesure jamais à l’importance de l’objet sur lequel elle porte. Car elle est toujours pour l’enfant un moyen – inconscient – de vérifier si la limite posée par l’adulte est vraiment aussi importante qu’il le lui a dit. Si celui-ci le punit, il confirme ses dires. S’il ne fait rien, il les désavoue. Et son attitude est alors d’autant plus grave qu’elle met en question pour l’enfant la valeur même de la parole. Si on peut dire une chose et faire son contraire, quel sens ont les mots ?
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Humaniser sa conception du monde
Enseigner les règles, imposer leur respect, sanctionner les transgressions suffit-il néanmoins à civiliser un enfant ? Non. Car, si l’on s’en tenait là, l’éducation ne serait qu’un dressage de surface. L’enfant resterait aussi « sauvage » qu’auparavant. Mais réussirait, grâce à la contrainte parentale, à normaliser ses comportements.
Or le but de l’éducation est tout autre. Il est que l’enfant se transforme en profondeur. Transformation difficile, car les pulsions agressives, sadiques, etc. sont chez tout être humain indéracinables (la facilité avec laquelle il peut, en temps de guerre, devenir tortionnaire est là pour le prouver).

Il ne s’agit donc pas de prétendre les extirper de l’enfant. Mais de faire en sorte qu’il puisse opérer en lui les transformations intérieures qui lui permettent de ne plus les agir.

Cela suppose d’abord qu’il humanise sa conception du monde. C’est-à-dire qu’il intègre trois notions essentielles.
– Celle de la valeur particulière de la vie humaine. Et il ne peut la comprendre que s’il a pu, grâce à ses parents, prendre conscience de sa propre valeur. Ce n’est que s’il se sent précieux qu’il pourra concevoir que les autres le sont.
– Celle de l’existence de l’autre et de sa souffrance possible. Et, là encore, cette notion ne lui est accessible que s’il voit ses géniteurs en tenir compte dans leurs rapports entre eux, avec lui et avec les autres. Que représente la douleur d’un être pour un enfant qui voit tous les jours son père battre sa mère ?
– Celle du sens de la loi. Un enfant, en effet, ne devient capable de respecter de lui-même les règles que lorsqu’il a compris qu’elles ne sont pas seulement une source de frustrations, mais qu’elles protègent sa vie et celle des autres.
Ces notions, intégrées par l’enfant, balisent pour lui le monde. Elles opposent à ses pulsions des « sens interdits » qu’il accepte parce qu’il en comprend la signification.
Lui proposer d’autres sources de satisfaction
Pourtant, cette humanisation du monde ne suffit pas non plus à faire de lui un civilisé. Car elle l’empêche de réaliser ses envies lorsqu’elles pourraient porter préjudice à autrui. Mais elle les laissent intactes. Il risque donc de se construire dans la frustration. Et d’être de ce fait à la merci de toutes les tentations.

Un travail supplémentaire est donc nécessaire. Il a pour but de lui permettre de trouver, pour ses pulsions, des modes de satisfaction qui ne soient pas interdits, mais permis, parce que conformes à la loi sociale. La vie quotidienne offre mille occasions de le faire…

Un enfant de 3 ans, par exemple, qui veut savoir comment est fait son poisson rouge peut avoir comme premier mouvement de le sortir de son bocal, et d’essayer de le couper en deux pour regarder ce qu’il a dans le ventre. C’est une réaction logique. On démonte bien les petites autos, pourquoi pas les poissons rouges ?
Ses parents vont donc lui interdire cet acte en lui expliquant que l’animal souffrirait et mourrait (ce que l’enfant ignore). Mais peuvent-ils s’en tenir là ? Non. Car, nanti de ce seul interdit, l’enfant va continuer à être tenaillé par cette envie qu’il n’a pas pu réaliser. Il est donc essentiel de lui proposer de la satisfaire autrement. En lisant avec lui un livre sur les poissons, en regardant un DVD, etc. En agissant ainsi, les parents montrent à l’enfant qu’ils acceptent ses désirs. Mais lui apprennent à les réaliser sur un mode civilisé. Agréable, porteur de plaisirs à venir (ceux de découvertes futures). Et favorable au développement de son intelligence.

L’enfant investit donc ce nouveau type de satisfactions. Et délaisse celles que lui proposait sa première réaction parce qu’elles n’ont plus d’intérêt pour lui. Pourquoi découper un seul et misérable poisson rouge quand on peut en découvrir des centaines dans un livre ?
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Des actes violents à « écouter »
Que se passerait-il si, à l’inverse, les parents laissaient l’enfant faire comme il l’entend ? Non seulement ils ne lui apprendraient pas l’interdit de faire souffrir les êtres et celui de les tuer, mais ils le laisseraient les transgresser. Cette « autorisation » implicite s’inscrirait donc inconsciemment en lui. Et il y a fort à parier qu’ainsi livré à lui-même,
il finirait par trouver (faute de mieux) du plaisir à torturer (c’est rigolo un poisson qui se tortille. Et pourquoi pas un chat puisque, en plus, il crie ?). Et serait d’autant plus enclin à poursuivre dans cette voie que, ses parents n’intervenant pas, il pourrait supposer que son sadisme les satisfait.

Un enfant qui a des comportements violents, asociaux ou cruels n’est donc pas un être à part, porteur d’un quelconque gène de la méchanceté. C’est un enfant comme les autres qui s’est trouvé confronté, répétitivement et sur divers plans, à un manque radical d’éducation. Et parfois même à bien pire. Car les petits bourreaux ont souvent appris la cruauté en s’identifiant aux adultes qui les entouraient. Parce que ces derniers la pratiquaient (avec eux ou avec d’autres). Ou parce que – au moins inconsciemment – elle les fascinait.

Les actes déviants d’un enfant ou d’un adolescent doivent donc toujours être sanctionnés (parce que la sanction remet en place une loi qu’ils ignorent ou veulent ignorer). Mais ils doivent aussi et surtout être « écoutés » et « entendus ». Parce qu’ils sont toujours le signe que sa vie dérape ou a dérapé. A l’heure où d’aucuns réclament que la justice des mineurs se contente de réprimer, il est urgent de ne pas l’oublier.


1. En 1993, deux garçons anglais âgés de 10 ans ont enlevé et assassiné un enfant de 2 ans.
TEMOIGNAGES
Eleonore, 6 ans
« Je connais deux gens méchants : une fille, à l’école, parce qu’elle veut jamais jouer avec moi. Et puis un garçon qui m’avait tiré les cheveux. C’est les seuls méchants que j’ai vus. »

Leon, 5 ans
« Un enfant quand il n’obéit pas bien, c’est qu’il est un peu méchant quand même ! Les copains sont jamais méchants, mais les petites sœurs, un peu, des fois. »

Lucas, 8 ans
« Un enfant méchant, c’est aussi un enfant qui ne veut jamais jouer avec moi, ou alors, quand il veut bien, ça finit toujours par une bagarre. »

Sarah, 11 ans
« Un enfant méchant c’est un enfant malheureux. Je veux dire qu’il ne le fait pas vraiment exprès de ne pas être gentil, c’est juste qu’il a eu des problèmes dans sa vie. »
Propos recueillis par Anne Laure Gannac
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Enfants bourreaux, enfants victimes
On ne cesse de le dire : de plus en plus d’enfants, de plus en plus jeunes, commettent des actes de plus en plus violents. Une nouvelle race de « monstres » en herbe serait-elle née ? Non. Car ces bourreaux de cour d’école ne sont que des victimes. Ils sont victimes d’une histoire familiale qui les a laissés sans repères dans un monde où ils leur seraient indispensables, pour résister à l’appel fascinant des héros tout-puissants qui peuplent les écrans. Et victimes d’une société qui, parce qu’elle sous-estime l’importance de l’éducation, ne supplée pas suffisamment aux carences familiales.
L’interdit de torturer, de tuer, un enfant peut l’apprendre en classe. Si les bagarres font l’objet non seulement de sanctions, mais aussi de débats. A quand une école qui
serait aussi celle de la vie ?
lire
Pourquoi l’amour ne suffit pas de Claude Halmos. Un ouvrage éclairant, dans lequel la psychanalyste démontre l’importance de l’éducation dans le développement psychique de l’enfant (Nil, 2006).
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Claude Halmos
mars 2007


21/09/2007
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