Jung, toujours jeune

 

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Jung, toujours jeune

Réalisation de soi, homme planétaire, réconciliation du féminin et du masculin, attrait pour la sagesse orientale… Les concepts de Carl Gustav Jung (1875-1961) sont d’une évidente modernité. Les clés d’une pensée très XXIe siècle.

Colette Gouvion Pascale Senk

« A chaque séance, j’ai l’impression d’une plongée en eaux profondes. A travers mes rêves, mes fantasmes, mes pensées les plus saugrenues, je croise des aspects de moi inattendus. Et quand je suis coincée dans une impasse, mon analyste n’hésite pas à parler et à me relancer en m’invitant à dire ce que m’évoquent un précepte zen, un conte de Grimm, une figure mythologique… Alors, au lieu d’être enfermée dans ma petite histoire, mes petits problèmes, je me sens engagée dans une quête humaine universelle. »
Aline a choisi de faire son analyse avec un praticien de la Société française de psychanalyse analytique. "Un disciple de Jung", annonce-t-elle fièrement.

Carl Gustav Jung, psychiatre zurichois né à la fin du siècle dernier (1875), semble n’avoir jamais fait autant parler de lui. L’intérêt qu’il suscite, depuis une vingtaine d’années, chez les adeptes du développement personnel et de la psychologie humaniste, est massif. "Beaucoup de préjugés, de rejets hâtifs ou d’enthousiasmes démesurés", résume Norbert Chatillon, président du groupe d’études Carl Gustav Jung. Près de soixante sites lui sont consacrés sur Internet. Ses œuvres se vendent plutôt bien alors qu’elles sont relativement difficiles à lire : concepts ardus, style ampoulé nourri de références latines, etc.

Qu’il exaspère ou fascine, Jung ne laisse pas indifférent. Il semble en prise directe avec nos préoccupations contemporaines et sa modernité ne cesse de surprendre. Comment certains de ses concepts majeurs rejoignent-ils nos combats d’aujourd’hui ?

Le refus de toute orthodoxie

Il y a d’abord sa propre expérience. Jung a notamment laissé un document passionnant, Ma vie (Folio, 1991) , publié en 1961. Ce livre est l’une des rares autobiographies "de l’intérieur" : le récit d’une conscience qui se regarde évoluer à travers souvenirs d’enfance, rêves, angoisses, relations avec la nature… Un psychiatre qui décrit sa névrose et plonge seul, manches relevées, dans l’exploration de son inconscient, voilà qui peut stimuler notre désir, plus actuel que jamais, d’aventure intérieure.

"Sa démarche fut personnelle, empirique, étrangère à tout cartésianisme, semée de doutes, d’arrêts, de retours en arrière, de crises, sourit Christian Gaillard, vice-président de l’Association internationale de psychologie analytique. Hostile à toute orthodoxie, Jung a refusé d’en tracer une, posant certes des balises, comme l’interprétation du contenu symbolique des rêves, mais laissant à chacun la liberté de trouver, conduit par son propre inconscient, son cheminement particulier." C’est en notant ses rêves et ses visions, en dessinant, sculptant et construisant de ses mains sa maison au bord du lac de Zurich, en observant les affects que ces gestes faisaient monter en lui, que Jung décrypta l’âme humaine.

L’inconscient, melting-pot universel

Fasciné par le nazisme ?

L’ouvrage de Richard Noll, Jung, le Christ aryen (Plon, 1999), présente les arguments principaux des détracteurs de Jung. On y voit se dessiner un Jung fasciné par l’Allemagne nazie, antisémite, impliqué dans l’occultisme, habité par le mysticisme et le néopaganisme, et séduisant sans vergogne ses patientes. Qui plus est, il se serait pris pour un dieu. Voilà donc l’œuvre jungienne – et l’immense mouvement qu’elle engendra – "ramenée à une religion syncrétique sur fond de mysticisme solaire et d’eugénisme aryen", écrivait alors, dans Libération, Elisabeth Roudinesco, psychanalyste de l’école freudienne. Elle ajoute : "Même si les thèses de Noll sont étayées par une solide connaissance du corpus jungien […], elles méritent d’être réexaminées, tant la détestation de l’auteur vis-à-vis de son objet d’étude diminue la crédibilité de l’argumentation." On ne saurait mieux dire.

Là où Freud, au début du XXe siècle, avait " cadré " la cure analytique – rendre conscients les désirs sexuels refoulés grâce au travail d’association et de verbalisation sur le divan –, Jung " déborde ". Et si l’inconscient n’était pas seulement le réceptacle de ces refoulements, mais une terra incognita habitée par des forces agissantes et créatrices ?

Pour l’explorer, Jung s’inspire d’innombrables traditions – la Kabbale, l’hindouisme, l’astrologie – qu’il connaissait parfaitement. Il ne méprisa rien de ce "melting-pot" culturel, du moment qu’il rendait compte des "savoir-faire et être" humains. Sa curiosité était insatiable. "Une quête multidirectionnelle, approfondie par des voyages – chez les Indiens Pueblos du Nouveau-Mexique, en 1924, ou en Inde, dix ans plus tard –, par l’étude des religions, des grands mythes fondateurs, des arts, raconte Christian Gaillard. Ses rencontres avec des ethnologues, ou des hommes tels que Richard Wilhelm, missionnaire en Chine, fasciné par le taoïsme et traducteur du Yi king, l’enrichirent." Jung pressentait que notre civilisation avait beaucoup à apprendre de l’Orient, et l’attrait contemporain pour le bouddhisme ou le tantrisme en est la confirmation.

A partir de ce grand matériel comparatif, Jung inventoria les contenus de l’inconscient. Ainsi découvrit-il des images universelles apparaissant régulièrement : les archétypes. Ils constituent comme une condition ou une base de la psyché, immuable, présente partout et en chacun de nous. Cet inconscient collectif, notre "héritage psychique" en quelque sorte, lie l’individu à l’humanité tout entière. "C’est la queue du saurien", disait-il. Avec Jung, le sujet comprend pourquoi il se sent relié au reste de l’humanité, apte à saisir intuitivement des symboles émanant d’autres civilisations. L’homme planétaire, vanté à la fois par Internet et la "world fusion" en musique, n’est pas loin.

Des archétypes toujours d’actualité

Dragon, Grande Mère, roi, héros, chasseur, princesse, déluge sont, parmi bien d’autres, ces images archétypiques qui peuplent notre inconscient. Puissamment symboliques et transcendantes, elles apparaissent parfois dans nos rêves, sous une forme voilée qu’il importe de décrypter. Ainsi, telle patiente travaillera sur ses représentations d’une mère ogresse et toute-puissante, qui entravent insidieusement son propre accès à la maternité ; telle autre pourra s’interroger sur le mythe du prince charmant, qui, logé dans son inconscient, l’empêche de rencontrer dans la réalité un partenaire satisfaisant.

Dans notre psyché est aussi présent, à travers des archétypes, l’autre sexe, qui nous est complémentaire. Pour l’homme, l’anima féminine. Pour la femme, l’animus masculin. Ils orientent nos attitudes psychiques, nos attirances pour un certain type d’homme ou de femme. En termes jungiens simplifiés, on pourrait dire que les féministes des années 70 sont entrées en contact avec leur animus intérieur, et que les groupes de parole pour hommes qui fleurissent aujourd’hui proposent à chacun une réconciliation avec sa part féminine, son anima. Car les hommes et les femmes qui ont harmonisé leurs deux pôles sexués intérieurs ne cherchent plus l’impossible fusion avec un autre être : ils ont compris que cet autre est en eux. Leur quête amoureuse en est libérée.

La persona, notre masque social

C’est notre image publique, le masque du comédien sous lequel nous nous immergeons dans le monde. Mais parfois, oubliant notre nature profonde, nous nous prenons pour elle. Nous croyons alors que nous sommes notre métier, notre statut familial, notre salaire, etc. Pour Jung, la persona est comme un vêtement dont il faut savoir se dépouiller. Notre quête contemporaine d’authenticité va dans ce sens.

Les types psychologiques appliqués à l’entreprise

Jung a décrypté deux tendances – introversion et extraversion – et quatre fonctions psychologiques – sensation, pensée, sentiment, intuition. Leur importance respective caractérise les différents types humains.

L’un des premiers objectifs de l’analyse est de comprendre pourquoi telle fonction prédomine afin de retrouver une harmonie et pouvoir évoluer. Par exemple, une personne de type "pensée", qui appréhende le monde à travers son filtre rationnel, aura tout intérêt à développer sa fonction "sentiment" pour s’enrichir et nourrir ses relations aux autres. Cette typologie jungienne a laissé un fort impact. Ainsi, dans l’entreprise, elle a inspiré le test de Myers-Briggs qui détermine seize types de fonctionnement humains. Il est utilisé pour l’évaluation du potentiel des salariés.

La voie de l’individuation

La mise en lumière progressive des contenus inconscients développe la personnalité individuelle, et la dissocie du collectif en amenant à la "réalisation de soi-même". C’est ce que Jung nomme l’" individuation ". Elle fait passer de l’ego – le moi – au soi, n’exclut pas l’univers mais l’inclut. "Jeune, on se focalise sur son ego et on s’inquiète surtout des apparences de sa persona. En vieillissant, si l’on évolue avec conscience, on s’intéresse plus au soi, à la profondeur, et l’on se rapproche ainsi des autres, de la vie, de l’univers", explique le docteur George Boeree, professeur de psychologie à l’université de Shippensburg (Pennsylvanie).

Le soi, c’est le dépassement de nos contradictions et des opposés, une sorte de centre psychique dépouillé des affres de la persona, et naturellement relié à l’essentiel. Qu’il soit intérieur à l’homme, et non dépendant d’une divinité, il correspond bien à notre époque de spiritualité laïque. Ainsi, mieux que les religions dogmatiques, il offre une réponse à l’éternelle question "Pourquoi vivons-nous ?".

Si l’individuation est le but essentiel de l’aventure, elle n’est pas sa fin. Par l’accueil de la transformation incessante, le travail d’analyse continue. Il est tourné vers le futur, création permanente. Il prend les couleurs d’une initiation. Là où Freud nous propose de "faire avec nos névroses quotidiennes", Jung suggère de nous "réaliser". Quand la psychanalyse freudienne propose de libérer du sexuel refoulé, la "psychologie des profondeurs" de Jung avance l’idée d’une libération intérieure dans sa "totalité". Si Freud a résolument inspiré les années 70, Jung, c’est sûr, va bien au XXIe siècle

Freud-Jung, une guerre terminée

Pour en savoir plus

Biographie de Jung
Groupe d’études C.G. Jung
1, place de l’Ecole-Militaire,
75007 Paris.
T. : 01.45.55.42.90.

Il y aura bientôt un siècle que Freud accueillait à bras ouverts, à Vienne, le jeune et brillant psychiatre Carl Gustav Jung, son enthousiaste disciple. En peu de temps, il en fit son dauphin. Puis Jung suivant sa propre voie, la rupture entre les deux hommes fut douloureuse. Pour les freudiens purs et durs, Jung devint le traître. Mais continuer à opposer Freud et Jung est anachronique, selon Christian Gaillard : "Ils ne sont plus d’actualité ni l’un ni l’autre. Les nombreuses voies désormais ouvertes à la psychanalyse sont perméables entre elles, même si les institutions résistent. Je ne vois pas qu’un psychanalyste aujourd’hui soit tout uniquement freudien, jungien ou lacanien. Qui prétendrait l’être serait suspect. Il n’y a pas d’inconscient freudien, jungien ou lacanien : l’inconscient fait ce qu’il veut et brise le moule. Qui choisirait la voie jungienne en croyant échapper à Freud aurait de curieuses surprises. Le travail, dans un premier temps, sera obligatoirement freudien."



05/06/2013
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