La résilience, une capacité à développer chez les artistes

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La résilience, une capacité à développer chez les artistes, musiciens, danseurs, chanteurs, circassiens


La résilience, une capacité à développer chez les artistes, musiciens, danseurs, chanteurs, circassiens

Cette capacité de retrouver l’état initial à la suite d’une pression ou d’un impact déformant définit la résilience d’un métal ; elle s’exprime en joules par cm2 et caractérise la résistance au choc. C’est par analogie à ce terme de métallurgie que les psychiatres ont créé un concept psychologique. « Appliquée au plan psychologique, la résilience devient non seulement résistance aux épreuves de l’existence, mais de plus dépassement et mieux-vivre en allant de l’avant » [1]

L’étymologie vient ajouter des éléments compréhensifs, car le terme « vient du latin « salire » : sauter, bondir, tandis que le préfixe « re » indique la répétition et conduit à l’idée de rebondir. » [2]

 

La résilience chez les artistes, musiciens, danseurs, chanteurs après un accident de la vie

 

Les traumatismes de la vie sont banals ; les artistes y sont exposés comme tout le monde mais les conséquences professionnelles sont redoutables du fait des performances exigées par les techniques qu’ils pratiquent. L’extrême spécialisation de ces techniques a été acquise par de longues années d’entraînement, écartant souvent les artistes de cursus classiques susceptibles de faciliter une reconversion après un accident par exemple. « La résilience décrit la capacité de survivre aux épreuves de l’existence et d’en surmonter les traumatismes. Elle traduit aussi bien son aptitude à résister au malheur et à poursuivre sa croissance en dépit de ce qui lui arrive ».

 

Leon Fleisher, pianiste
Leon Fleisher, pianiste

 

Il faut de la résilience pour faire le deuil d’une pratique artistique surinvestie psychologiquement, et convertir ce « malheur » en une formidable énergie pour entreprendre une nouvelle pratique. Non pas une nouvelle vie, mais poursuivre la sienne en modifiant la trajectoire et parfois jusqu’à l’excellence comme Leon Fleisher, atteint d’une dystonie de fonction, qui transformera sa pratique pianistique, en jouant les répertoires de la main gauche, en devenant chef d’orchestre, et surtout un professeur de musique exceptionnel, justement parce qu’il a pu « rebondir » avec une double expérience, celle de musicien et celle du handicap. Le handicap oblige à développer une nouvelle compréhension de sa pratique, à inventer pour mieux s’utiliser malgré les difficultés, à transformer, modifier l’usage. Ces difficultés donnent de la profondeur à la transmission, de la légèreté dans l’appréhension des choses de la vie.

Django Reinhardt, guitariste
Django Reinhardt, guitariste

Il faut de la résilience lorsqu’un accident subit survient, comme celui qui a pu survenir à Django Reinhardt, dont la main brûlée doit être partiellement amputée ; il s’échappe de l’hôpital et reprendra sa pratique au plus haut niveau. Mais des histoires comme celle-ci, il y en a bien d’autres. Cette notion de résilience exprime à la fois une dimension propre à la personnalité d’un individu (résistance, par exemple) et renvoie aussi à un processus.

 

Comment expliquer qu’un individu est plus ou moins résilient ?

 

Le modèle de vulnérabilité apporte des éléments de compréhension. Cette dimension psychologique « évoque des sensibilités et des faiblesses réelles et latentes, immédiates et différées pour entreprendre [3], des prédispositions d’ordre génétique ou psychologique." Afin de clarifier les notions de vulnérabilité et d’invulnérabilité. James Anthony (1980) [4] a emprunté le modèle des poupées de Jacques May. Il a alors utilisé la métaphore des trois poupées faites de verre, de plastique et d’acier. Elles sont toutes les trois exposées au même risque, elles reçoivent un coup de marteau aussi fort. Ainsi la première se brise complétement, la seconde porte une cicatrice indélébile, tandis que la dernière résiste » [5]. Pour autant, ce modèle n’est pas satisfaisant, il néglige le processus, l’environnement. En effet la poupée a pu être protégée, ou se protéger. Une protection qui l’enveloppe, une couche protectrice qui va symboliser la prévention et la résistance active (mécanismes de défenses, capacités de coping).

La résilience se situe dans une conjonction de facteurs complexes qui tient au sujet lui-même ainsi qu’à son environnement, « c’est donc, à la fois un processus psychologique interne aux individus, et c’est aussi un processus d’interactions entre ces personnes et les dimensions sociales, culturelles, économiques de la société… C’est un processus de rebondissement créatif », pour redonner un sens et de la valeur à sa vie personnelle et sociale.

Etre résilient, c’est pouvoir reprendre le chemin de la vie, avec ses désirs, ses envies. L’artiste plus qu’aucun autre se trouve dans un espace de grand vide lorsque ce qui fait l’essence même de sa pratique et qui fait sens sur le plan de la créativité, du plaisir, du désir est altéré par un accident, une maladie. Car la pratique d’un art n’est pas une activité comme une autre, elle est centrale pour le sujet, essentielle et donc paraît exister sans aucune autre alternative. Néanmoins, cette transformation devra s’opérer chez le sujet artiste pour qu’il puisse se projeter dans l’avenir et entreprendre. « L’acte d’entreprendre est vital » (Boris Cyrulnik in Acteurs de l’Economie N° 67/ Juin 2007). Si je n’entreprends pas, c’est que je suis ligoté au présent, donc je n’anticipe pas, je n’ai pas de projet d’existence, je ne suis pas capable de progrès ». Il faut comprendre ces mots dans leur dimension symbolique.

- « Entreprendre, c’est donc aussi amorcer un changement d’histoire, de son histoire, par le fait même que l’individu change de posture, de statut. Cette transformation amène la personne à jouer un rôle nouveau et lui permet d’instaurer une nouvelle dynamique relationnelle et sociale. L’entrepreneur se trouve en position de transmettre de l’énergie et du pouvoir de transformation à d’autres…
- Entreprendre, c’est vouloir se redonner à soi-même une place, un rôle, une aspiration pour créer son avenir, pour façonner son parcours…
- Entreprendre, c’est se lancer dans l’inconnu en comptant sur soi et en se donnant une approche très affûtée de l’environnement, en s’appropriant la connaissance de l’environnement, en s’appuyant sur ses ressources personnelles, en créant de nouveaux liens avec l’entourage, en osant être soi-même…
- Entreprendre, c’est se prouver à soi-même que l’on est créateur d’initiatives, de démarches, de choix, d’objectifs, de décisions clefs.
- Entreprendre, c’est se créer des opportunités de victoire sur soi… pour se donner un nouveau cap dans sa vie professionnelle et bien souvent personnelle. » [6]

 

Reprise de la danse après un grave accident ferroviaire, un attentat

 

Welly O’Brien, danseuse
Welly O’Brien, danseuse

Welly O’Brien est une jeune danseuse de 18 ans lorsque survient un accident. Un accident de train en Inde qui va prendre une dimension dramatique : elle doit subir l’amputation de sa jambe droite. Elle écrit dans son journal : « Je ne serai plus capable de courir à nouveau, je ne serai plus capable de danser à nouveau. » C’était au début des années 1990, elle est aujourd’hui danseuse professionnelle et professeur de danse dans une compagnie contemporaine. « Aujourd’hui équipée d’une prothèse, elle se produit avec ou sans la prothèse selon la chorégraphie. Elle ajoute : « J’ai deux enfants… La vie ne change pas. On s’empare des choses et on fait avec. Saisissez toutes les opportunités qui se présentent à vous. Avoir une partie d’un membre amputé, avoir un corps différent, ça ne change rien. Vous pouvez toujours mener une vie satisfaisante. » [7]

Ces propos, la danseuse Welly O’Brien les raconte lors d’une conversation avec Adrienne Haslet.

Adrienne Haslet, danseuse
Adrienne Haslet, danseuse

Adrienne Haslet est une danseuse de 22 ans, qui assistait aux manifestations du Marathon de Boston. Elle était tout à côté du lieu d’arrivée lorsque l’attentat a lieu. Elle sera opérée et amputée de la jambe gauche.

Désormais elle est en rééducation, elle a déclaré qu’elle voulait danser encore, et courir le prochain marathon de Boston, malgré la perte d’une partie de sa jambe gauche. En arrière fond de ces situations remarquables, ce sont des milliers d’artistes à travers le monde qui sont victimes chaque année de maladies, de traumatismes et dans l’obligation de changer de pratique, de métier. Il serait opportun de ne pas oublier que si la résilience est en relation avec des facteurs internes, cela ne suffit pas, « en tout cas, - on est pas résilient tout seul, sans être en relation ».

Adrienne Haslet est devenu en quelques semaines le symbole de la résilience du peuple américain ; elle est invitée dans de nombreuses émissions télévisées avec des propositions multiples. L’idée de se reconstruire demande du temps, de la distance, un soutien qui repose sur un tryptique : physique, psychologique et social. Une demande excessive peut paraître une aide en premier lieu, mais l’hypermédiatisation n’est pas une garantie de réparation, loin s’en faut. Une personne ne peut pas porter la résilience d’un monde en désordre. Les média sont des pièges « à émotions », mais piègent également celui qui les porte.

Le traumatisme est une effraction invisible parfois (cela a été le cas de la dystonie de fonction du musicien pendant longtemps), visible comme pour les accidents. La stratégie de réparation doit permettre la reprise du cours du temps. Elle se fait principalement en dehors de cette hypermédiatisation avec le soutien du milieu familial, social et les thérapeutes spécialisés.

Le sujet doit croiser aussi un environnement propice pour la protection, la prévention primaire, éviter l’accident ou limiter son impact en premier lieu, mais aussi la prévention secondaire, dépister les troubles, les maladies, enfin la prévention tertiaire, permettre la réhabilitation, la récupération, limiter les conséquences des traumatismes et des maladies et favoriser la réinsertion.

 

La réparation après l’effraction

 

Dans le champ artistique, ces préventions sont déficientes. Les structures existantes dédiées à l’éducation et à la prévention sont souvent archaïques sur le plan structurel et peu efficaces dans ce champ précis si on fait un bilan coût/efficacité. Contrairement à l’idée si répandue, ce ne sont pas les moyens qui manquent, ils sont simplement inadaptés. Les structures parapubliques dédiées à la prévention sont multiples, très nombreuses sur le territoire mais leur champ d’action se recouvrent, ce qui donne l’impression que les moyens sont insuffisants, alors qu’ils sont simplement dilués et le poids du maintien des structures devient supérieur aux financements des actions pertinentes. La résistance au changement est d’autant plus importante que les structures sont lourdes et ne se mobilisent que pour leur maintien.

Dans une période difficile sur le plan économique avec une diminution nette des possibilités de pratique professionnelle, la réadaptation professionnelle, voire la réinsertion peut devenir sans issue si dans ce domaine on ne fait pas preuve d’une grande professionnalisation des aidants et d’un changement structurel quasiment complet et radical. Médecine des arts s’est toujours placée à la pointe de l’innovation dans le champ préventif et curatif. Notre intention est de développer la prévention globale afin de permettre aux artistes qui ont un accident de vie de retrouver une dynamique qui les conduise à retrouver leur activité ou à se reconvertir dans un espace tout aussi dynamique et créatif. Le diplôme Médecine des arts-musique est une dimension de cette prise en charge, en développant des projets professionnels dans le champ pédagogique, préventif, curatif.

Mais dans ce domaine comme beaucoup d’autres, ce n’est pas seul que l’on peut parvenir à un seuil d’efficacité, c’est avec les autres « en relation » et avec une stratégie que nous développons, la Médecine des arts®.

[1] Loucif L. La résilience chez les traumatisés suite à l’accident de la route. Mémoire de magister, 2009 Mentouri-Constantine

[2] Loucif L. La résilience chez les traumatisés suite à l’accident de la route. Mémoire de magister, 2009 Mentouri-Constantine

[3] Solnit A.J. L’enfant vulnérable, rétrospective, in L’enfant vulnérable, sous la direction de E.J. Anthony et al., Paris. PUF, 1982

[4] Anthony E.J. Risk, Vulnerability, and Resilience : in The Invulnerable Child, sous la direction de E.J. Anthony et al. New York. USA. Guilford Press. 1987

[5] Amandine Theis. Aprroche psychodynamique de la résilience, thèse, 2006

[6] Marie-Josée BERNARD. Entrepreneuriat et Résilience : pour une expression de la diversité des parcours d’entrepreneurs. 5° Congrès international de l’Académie de l’Entrepreneuriat

[7] rue 89. Boston, une danseuse amputée rencontre une danseuse amputée. 08/05/2013



15/05/2013
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