Maltraitance

Maltraitance

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La maltraitance désigne des mauvais traitements infligés à des personnes que l’on traite avec brutalité, rigueur ou sévérité. Ces victimes sont souvent dépendantes et sans défense, mais pas toujours. A l’extrême, par exemple, dans les cas de sadomasochisme, elles sont consentantes, voire demandeuses de tels traitements. La maltraitance a fréquemment des conséquences durables sur la santé physiologique et psychique des victimes. De plus, la maltraitance durant l'enfance a bien souvent des conséquences majeures sur le développement des enfants et adolescents, ce qui se traduit à l'âge adulte dans des propensions inégales au bonheur ou aux souffrances, voire dans la reproduction de comportements violents, sur d'autres, ou sur soi-même. Mais de nombreuses études portant sur la France et le Canada montrent que seule une faible part des victimes d'une maltraitance pendant l'enfance sont eux-mêmes devenus des maltraitants.

Sommaire

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Complexité de la maltraitance [modifier]

Pour mesurer la gravité des maltraitances, il est important d’analyser quelles peuvent être leurs conséquences. D'abord au niveau du groupe social ou familial dans lequel elles prennent place, les maltraitances peuvent jouer un rôle perturbateur majeur. Qu'un des membres du groupe en maltraite un autre avec la complicité tacite ou la passivité des autres membres entraine toujours des sentiments lourds et ambivalents. La culpabilité s'y mêle avec le ressentiment à l'égard de l'agresseur comme de l'agressé à qui l'on peut reprocher de ne pas résister voire d'avoir une relation spéciale avec son tortionnaire[1].

Ensuite, au niveau des individus, ces conséquences peuvent être de deux ordres : d'une part, des lésions et des atteintes physiques et, d'autre part, des réactions au niveau du psychisme. Par exemple, on observe souvent, chez les victimes, des sentiments d'impuissance et d'humiliation sans aucun rapport avec l'importance des atteintes corporelles. Mais dans d'autres cas, ces réactions sont ambivalentes et mêlent à la fois plaisir et souffrance. La complexité des modes d'intériorisation des situations de dépendance explique la grande variété des conséquences de la maltraitance :

  • les violences physiques (coups voire blessures exercées avec des armes) peuvent mettre les victimes dans des situations de prostration complète, mais elles peuvent aussi ne donner aucune suite si les personnes sont engagées dans un projet où elles visent à se dépasser ;
  • les situations de privation (de nourriture, de soins, d'affection ou d'attention) peuvent conduire au désespoir et au refus de vivre mais, dans d'autres cas, elles peuvent ne pas entraîner de séquelles si une autorité a réussi à leur donner un sens ; la privation de ressources matérielles et d'argent pourra par exemple être ressentie comme des interdictions de jouir de l'existence ou, au contraire, pourra être comprise comme l'occasion inespérée de prouver au monde son élévation spirituelle ;
  • les violences psychologiques auront des implications complètement différentes selon l'emprise de la personne maltraitante sur la victime : des insultes d'un supérieur hiérarchique ou d'un ascendant pourront s'imprimer durablement dans la conscience de la personne qui aura subi de telles paroles dévalorisantes, alors que le dénigrement et le refus de tendresse d'un conjoint ou d'un parent pourront être considéré dans un autre contexte comme des jeux ou des façons paradoxales de témoigner son intérêt ;
  • les violences sexuelles (viol, agression et atteinte sexuelle, inceste), enfin, sont moins ambivalentes et conduisent le plus souvent à des sentiments d'humiliation, d'impuissance et de négation de soi pouvant aller jusqu'à la dépression et au suicide ; pourtant, dans certains cas, des femmes ont fait face à de telles expériences de maltraitance et les ont transformées en les considérant au niveau plus général de la situation du genre féminin (cf. par exemple King- Kong théorie de Virginie Despentes ou le livre de Anne Delabre sur Clémentine Autain).

Pour analyser la gravité des maltraitances, il est nécessaire de distinguer les différentes formes qu’elles peuvent prendre selon l’âge des personnes concernées. Il faut d’abord montrer ci-dessous l’importance majeure qu’elles peuvent avoir sur le développement des enfants et donc sur le bonheur ou la souffrance des adultes qu’ils vont devenir. Par ailleurs, dans d’autres pages de Wikipedia, sont analysées et détaillées 1° l’importance et la gravité de la maltraitance des enfants ainsi que les pistes pour les maîtriser et, 2° les différentes formes qui concernent la maltraitance des adultes : le bizutage dans les grandes écoles et dans l'armée, la maltraitance des conjointes et des conjoints, la souffrance des adultes handicapés maltraités, et la maltraitance des personnes âgées.

Importance de la transmission [modifier]

Pour les sociologues, la transmission est au cœur de la socialisation. Si elle s'opère mal, par exemple dans les cas de maltraitance au cours de la jeunesse ou de carences affectives, les risques sont importants de difficultés relationnelles ou d'une mauvaise acceptation des normes sociales à l'âge adulte. Toutefois, la transmission n’est plus vue aujourd’hui de manière passive, mais plutôt comme un processus actif. Comme l'a montré Anne Muxel, l’enfant est un acteur de sa propre socialisation et s’approprie, ou refuse de s'approprier, l’héritage culturel, moral et idéologique de ses éducateurs. Le processus de transmission intergénérationnelle qui s'opère suppose ainsi une transaction, une négociation entre le socialisé et le socialisateur. En cas de défaut des parents ou de placement des enfants, ce travail de construction est alors fréquemment « perturbé ».

L'importance quantitative de la maltraitance [modifier]

Exemples à l'étranger [modifier]

La maltraitance est un phénomène universel qui semble toucher toutes les sociétés. En Inde, par exemple, selon une enquête réalisée en 2005-2006 auprès de 12 447 enfants (de 5 à 12 ans) et de 2 324 jeunes adultes, 54% des enfants seraient victimes de maltraitance et, selon les autorités, un nombre aussi important concernerait les femmes, dont une sur six serait violée, assassinée, envoyée à l'asile ou battue à mort[2]. Cette situation a incité la Ministre indienne de la femme et du développement de l'enfant, Renuka Chowdhury, à faire écrire et voter en septembre 2005 une loi révolutionnaire pour ce pays, la "Domestic Violence Bill"[3] réprimant les violences faites aux femmes et leur donnant le droit de quitter leur logement en cas de maltraitance.

Plus près de nous, au Canada, selon une enquête nationale sur l'agression contre la conjointe, 51% des canadiennes ont déclaré avoir vécu au moins un cas de violence physique ou sexuelle. En 1993, parmi les conjointes, 29% des canadiennes ont déclaré avoir subi une agression physique ou sexuelle de la part de leur conjoint. Et ce phénomène semble avoir des risques importants de se reproduire encore longtemps, puisque les hommes violents ont appris à concevoir leur violence comme normale dans leur enfance : ils ont été en effet trois plus souvent les témoins de violence entre leurs parents que les hommes non violents. Toutefois, nous pouvons espérer que les efforts des gouvernements canadiens et québécois pour informer et lutter contre ce phénomène pourront infléchir quelque peu ce processus dévastateur pour les habitants de cette terre civilisée[4].

En France [modifier]

Selon l'enquête nationale sur les violences faites aux femmes en France, ENVEFF, une femme sur dix a déclaré avoir été victime de violence au sein de son couple. En 2003 et 2004, 211 personnes sont décédées en France de violences conjugales, à peu près 4 femmes pour un homme : très précisément 163 femmes victimes d'un homme et une d'une femme, 46 hommes victimes d'une femme et un d'un homme[5]. Selon les mêmes sources, dans plus d'un cas sur deux, la mort violente surviendrait dans un contexte de dispute, et dans un cas sur trois, l'alcool serait impliqué.

Il y a aussi une maltraitance de tous les jours, aux conséquences usantes, même si elle est moin définitive, qui s'exerce contre les femmes, dans la rue ou dans les espaces publics. Toujours selon l'enquête ENVEFF, "dans la rue, les transports en commun ou les lieux publics, l'agression la plus fréquente est l'insulte ou la menace verbale. 13 % des femmes interrogées disent en avoir été victimes au cours de l'année. Pour plus de la moitié d'entre elles, cet affront s'est répété. Dans 25 % des cas, les femmes connaissent la personne qui a proféré l'insulte. Connus ou non, les trois quarts des auteurs sont des hommes".

Dans le domaine des placements en institution spécialisée, les résultats des études administratives et sociologiques donnent en France des chiffres contradictoires. Du coté administratif, les institutions de la DASS (Direction de l'action sanitaire et sociale) minimisent fortement l'importance des maltraitances. Selon elle, il n'y aurait eu que 209 signalements de maltraitance reçus pour l'année 2002 dans les établissements sociaux et médico-sociaux[6]. Plus de la moitié des situations signalées (53 %) se seraient déroulées dans des établissements accueillant des mineurs. A peu près la moitié concernent des établissements pour enfants handicapés, 34 % des signalements concernent des adultes handicapés, et 13 % des personnes âgées. Enfin, les établissements concernés ont, pour 80 % d'entre eux, un statut d'établissement privé.

Si le personnel se trouve à l'origine du signalement dans 45 % des cas, la victime ou sa famille le sont dans 43%. Dans les 11 % restants, l'information provient d'un tiers extérieur, stagiaire, professionnel exerçant une activité libérale. Les violences les plus fréquemment signalées sont les violences sexuelles, à hauteur de 48 %, dont un tiers de viols, les violences physiques ne comptant que pour 21% et les négligences graves ne représentant que 8 %. Mais dans 7 % des cas, violences sexuelles et physiques se cumulent. Il faut noter que, parmi les adultes, deux fois sur trois, la victime est une femme. Alors que quand les victimes sont mineures, on dénombre deux fois plus de garçons que de filles.

Du coté sociologique, il faut remarquer que les formes de maltraitance institutionnalisées sont beaucoup plus générales et subtiles, comme le notait le sociologue Erving Goffman au terme d'une enquête dans des asiles psychiatriques : l'individu qui arrive dans une institution carcérale est dès son arrivée "immédiatement dépouillé du soutien que lui assuraient [son environnement domestique], en même temps que commence pour lui ... une série d'humiliations, de dégradations, de mortifications et de profanations de sa personnalité"[7]. De nombreux travaux scientifiques permettent d'y voir plus clair sur les limites des « chiffres officiels » de la délinquance et leurs compléments nécessaires par les enquêtes de victimation[8]. Dans cette mesure, nous pouvons penser que les décomptes des signalements de maltraitance par l'administration sont très fortement sous-estimés parce que la plupart des mortifications sont considérés comme si normales qu'elles ne sont même pas perçues.

C'est un peu ce phénomène auquel fait allusion le Livre blanc de l'UNAPEI lorsqu'il déclare : « Le handicap constitue en soi un facteur de risque de maltraitance. Par ailleurs, de façon générique, on peut également avancer que toute institution est potentiellement maltraitante, ne serait-ce que parce que la vie en collectivité limite souvent l'expression de la singularité de chaque personne accueillie ». Un directeur de CAT (Centre d'aide par le travail) précisait : « Nous sommes confrontés par exemple à des cas de méchanceté chronique d'une personne vis-à-vis de plus jeunes. [...] nous sommes un peu gênés parce que, même si nous demandons une orientation et que nous l'obtenons, la procédure est tellement longue et difficile que nous ne pouvons pas régler immédiatement les cas de maltraitance de ce type ». De même, M. Pascal Vivet, éducateur spécialisé, insiste dans ce même rapport au Sénat sur la difficulté à obtenir des statistiques sérieuses sur la maltraitance des personnes handicapées, notamment en ce qui concerne la maltraitance « en creux » : « le domaine des violences psychologiques, que j'ai appelé violences en creux, reste très difficile à cerner. Autant il est possible de déterminer, par un contrôle médical adéquat, les violences "en bosse", autant pour ce qui relève du domaine de l'insuffisance, et qui représente selon moi près de 40 % des violences commises sur les personnes handicapées dans les institutions, nous éprouvons de grandes difficultés à incriminer qui que ce soit ». En conclusion, une responsable de la DASS fait remarquer que « les données qui nous sont transmises restent très faibles ». Force est de souligner, selon elle, « l'insignifiance de ces données. Assurément, le nombre extrêmement faible de signalements constitue le meilleur aveu de la sous-estimation, en France, de la maltraitance envers les personnes handicapées accueillies en établissements. Ils pourraient paraître signifier que rien ne s'est passé dans des milliers d'établissements répartis sur des dizaines de départements, ce qui, eu égard à la population visée, est tout simplement inconcevable ! »[9]

Quelles conséquences à l'âge adulte des maltraitances durant l'enfance ? [modifier]

Selon le psychosociologue et psychanalyste Gérard Mendel, avoir intériorisé durant sa jeunesse des modèles de comportement violent incite à considérer comme normal de telles attitudes brutales à l'âge adulte. À partir d'une autre démarche, le psychanalyse Jacques Dayan aboutit à un constat similaire : «les actes de maltraitance peuvent provoquer un traumatisme psychique qui engendre un syndrome de répétition. [...] les mécanismes de défense associés peuvent perdurer jusqu’à l’âge adulte et sont à l’origine de la fréquente répétition psychique, souvent partielle et parfois inconsciente mais qui n’entraîne pas forcément une répétition agie de la maltraitance »[10].

Conséquences de la maltraitance sur les attitudes à l'égard du risque [modifier]

Des enquêtes sociologiques par questionnaire et des analyses de cas clinique portant sur les troubles de santé et diverses prises de risque telles que les retards de paiement ou les accidents de la route ont montré clairement la gravité des conséquences des traumatismes entrainés par les problèmes familiaux vécus avant 18 ans. Par exemple, selon les travaux que Georges Menahem (1992, 1994) a réalisés à partir de grandes enquêtes statistiques de l'INSEE et de l'IRDES, les maltraitances connues durant l’enfance se traduisent dans des plus grandes fréquences à la fois des prises de risque et des troubles de santé à l’âge adulte.

  • la séparation des parents a bien moins de conséquences négatives à l'âge adulte que la prolongation des situations de mésentente ou de conflit des parents qu'aurait eu à supporter l’enfant (67% de plus de déclarations de maladies dans les cas de conflit parental sans séparation que dans les cas de séparation sans conflit, pour une liste de 28 maladies chroniques et pour des proportions comparables d'âge et de sexe)
  • le grave manque affectif ou l’absence des parents supérieure à un an sont associées avec des prises de risque plus fréquentes et avec des dégradations plus probables de la santé (respectivement 49% et 36% de plus de maladies chroniques que la moyenne de la population)
  • la maladie grave ou le handicap du père ou de la mère que l'enfant aurait dû supporter durant sa jeunesse correspond aussi avec des aggravations notables des risques d'accidents et de maladie (respectivement 26% et 23% davantage de maladies chroniques que la moyenne)

De même, des enquêtes portant les victimes de graves accidents de moto ou d'auto ont montré qu'ils avaient été l'objet de brutalités et de maltraitance au cours de leur enfance. (Voir notamment les études et le livre du docteur Jacqueline Cornet, les livres de Alice Miller ou les études sur le risque et l'accident de Anne Tursz). Autre exemple, les travaux de Jean-Marie Firdion et Maryse Marpsat (2000) montrent très clairement que le risque de s'engager dans une trajectoires de SDF est fortement accru par le fait d'avoir vécu des graves problèmes familiaux (mésentente ou violence des parents) durant sa jeunesse. Ces résultats sont confirmés également par les travaux de Serge Paugam (2005) en ce qui concerne d'autres trajectoires en rupture, ou encore par les enquêtes de Maryse Esterle-Hedibel (1997) pour les itinéraires des jeunes s'engageant dans des bandes aux comportements violents.

Bibliographie indicative [modifier]

Liens internes [modifier]

Article détaillé : Prévention spécialisée.
Article détaillé : Éducation spécialisée en France.

Notes [modifier]

  1. Comme en témoigne par exemple l'ambigüité des relations spéciales de la juive Hannah Arendt avec son maître et professeur antisémite Heidegger
  2. Interview de la ministre de la femme en Inde selon laquelle "despite all the checks, women are burnt, one in six women is raped, murdered, beaten to death, sent in to mental asylums"
  3. http://togetherwebond.wordpress.com/2006/10/25/e/
  4. Voir le texte de Statistique Canada sur "La violence conjugale et ses conséquences sur les enfants"
  5. Selon le recensement des morts violentes du Ministère à la Cohésion sociale et à la Parité - Voir aussi le Rapport sur Genre et Violence du Dr Jacques Lebas, in Anne Tursz (direction), Rapport sur violence et santé", remis au ministre de la Santé et des Solidarités le 18 octobre 2005
  6. Selon le rapport au Sénat "Maltraitance envers les personnes handicapées : briser la loi du silence"
  7. Dans son livre Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, 1968, traduction de Liliane et Claude Lainé ; présentation de Robert Castel, Éditions de Minuit, Paris, 1979, P.56
  8. Cf. par exemple deux études exemplaires sur la mesure de la criminalité :
    • Bruno Aubusson, Nacer Lalam, René Padieu, Philippe Zamora, « Les statistiques de la délinquance », France Portrait social 2002/2003, INSEE, 2002, p. 141-158.
    • Philippe Robert, Renée Zaubermann, Marie-Lys Pottier, Hugues Lagrange, « Mesurer le crime. Entre statistiques de police et enquêtes de victimation (1985-1995) », Revue française de sociologie, XL-2, 1999, p. 255-294
  9. Selon Mme Sylviane Léger, dans le rapport au Sénat "Maltraitance envers les personnes handicapées : briser la loi du silence"
  10. "Entretien avec Jacques Dayan : Nous manquons d’études rigoureuses", Ecole des parents, n° 11, 1997


27/08/2007
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