Mères : toujours fautives

 

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Mères : toujours fautives

En devenant mères, les femmes se sentent responsables de tout et à vie. La société ne se prive d'ailleurs pas de le leur rappeler. Celles qui s'acceptent et déculpabilisent trouvent leur équilibre grâce à un appui auprès du père et un renoncement à l'illusion de la toute-puissance maternelle.

Violaine Gelly

Les mères en ont assez. Elles n'en peuvent plus de courir après le temps sans jamais marquer de pauses. Mais plus que tout, elles ne supportent plus d'essuyer les incessantes réflexions des uns et des autres. Conjoint, professeurs, grands-parents, corps médical, etc., tous ont un avis bien arrêté : la mère n'est jamais là, ou elle est trop fusionnelle ; elle est trop sévère, ou trop laxiste. Et si l'enfant ne va pas bien, c'est inévitablement parce qu'elle-même n'est pas très en forme…

Pas de maternité sans culpabilité

Manque de temps, de présence, de disponibilité, de tendresse, d'énergie : les mères se sentent constamment coupables. De ce qu'elles donnent ou ne donnent pas. De ce qu'elles font ou ne font pas. Jadis soutenus par un carcan sociétal et religieux qui leur garantissait toute autorité sur leurs enfants, les parents étaient convaincus qu'ils faisaient bien, quoi qu'ils fissent. Au cours des années 60, les repères familiaux, tels qu'ils fonctionnaient depuis des siècles, ont volé en éclats. Parallèlement, les femmes se sont lancées à l'assaut du monde du travail avec, en toile de fond, la pensée féministe d'une Simone de Beauvoir affirmant que la maternité risquait de freiner leur épanouissement dans leur recherche d'égalité avec les hommes.

Quarante ans plus tard, la société leur renvoie le balancier de plein fouet. Christine, 37 ans, maquettiste, jongle toute la journée : une maison à Lille, un boulot à Paris, un enfant de 2 ans, un mari aux horaires irréguliers… « Un matin où, bourrelée de remords, j'avais laissé ma fille fiévreuse à la nounou, je me suis retrouvée dans une réunion de travail où mes collègues masculins expliquaient que, s'il y avait des voyous dans les banlieues, c'est parce que les mères n'étaient pas assez présentes… J'ai cru exploser. » La société entière s'acharne donc à rendre les mères responsables de tous les maux qui touchent les enfants, renforçant de cette manière leur culpabilité naturelle.

Pour Sylviane Giampino, psychanalyste et psychologue de la petite enfance, « entrer en maternité, c'est entrer en culpabilité. Les mères avancent sur un chemin doublement miné. D'un côté par l'idée mythique de toute-puissance : puisqu'elles donnent la vie, elles ont le pouvoir de donner ce qui est bon et, par conséquent, également ce qui est mauvais. De l'autre par le mirage selon lequel la mère est l'enveloppe protectrice de l'enfant. C'est la nourricière, l'éducatrice, la seule qui soit bonne pour sa santé, son équilibre et son bonheur. »

Et sa culpabilité est d'autant plus douloureuse lorsqu'elle n'est pas partagée : les mères qui élèvent seules leur enfant essuient doublement les regards accusateurs, comme si elles portaient l'entière responsabilité de la situation. Sophie, 34 ans, professeur de mathématiques qui élève seule sa fille de 2 ans, avoue que cela la rend malade quand elle doit lire un conte de fées à sa fille. « Je ne supporte pas cette conclusion : "Ils se marièrent et vécurent longtemps heureux ensemble." Je me sens tellement coupable de lui prouver au quotidien que ce n'est pas vrai. » Son mari est parti, et c'est Sophie qui culpabilise !

Des théories psy mal interprétées

Cette culpabilité intrinsèque à la maternité depuis la nuit des temps est aujourd'hui de plus en plus lourde. « Les découvertes des thérapeutes pour enfants, de Donald W. Winnicott à Françoise Dolto, sont passionnantes, analyse la pédiatre Edwige Antier. Malheureusement, une interprétation simpliste et erronée de leurs théories les dévoie quotidiennement et déstabilise les mères. »

Agnès, 34 ans, agent commercial, se souviendra longtemps de ce pédiatre qui recevait son fils de 9 ans pour une angine : « Il a ausculté Paul, puis il m'a demandé si je n'étais pas déprimée ou fatiguée. Je lui ai répondu que je travaillais beaucoup, mon mari également, et que nous avions trois enfants… Cela devait suffire à expliquer qu'effectivement je pouvais me sentir fatiguée. Sa conclusion de psychologue de comptoir a été : "Vous devriez lâcher prise…" C'était de ma faute, femme travailleuse, inorganisée et anxieuse, bref, mère indigne, si mon fils était malade ! »

Mais Sylviane Giampino assure que la vulgarisation des théories psy sur les enfants n'est que la face immergée de l'iceberg. « Au cours des cinquante dernières années, on a développé un tel champ de connaissances sur les enfants qu'aucune mère, quel que soit son niveau d'information, de disponibilité, de moyens financiers, ne peut l'appliquer. » Cette impossibilité même génère une culpabilité renforcée par le discours social : « Puisque vous savez ce qui est bon pour votre enfant et que vous ne l'appliquez pas, c'est que vous êtes une mauvaise mère. » « Le pire consiste à affirmer doctement : "Si la mère va bien, les enfants vont bien", poursuit Sylviane Giampino. Cela surangoisse les mères qui ne vont pas bien et permet à l'entourage de se dégager de sa responsabilité. »


 

A lire

Les mères qui travaillent sont-elles coupables ? de Sylviane Giampino (Albin Michel, 2000).

Eloge des mauvaises mères de Catherine Serrurier (Desclée de Brouwer, 1992).

Eloge des mères d’Edwige Antier (Robert Laffont, 2000).

A la recherche de l’équilibre

Mais comment sortir de ce cercle vicieux ? D’abord, en repérant d’où vient la critique assassine. « Avec le recul, je ne sais pas comment j’ai pu accepter la remarque d’une puéricultrice, raconte Nelly, 29 ans, libraire. Alors que je pleurais à l’idée de laisser Manon, 3 mois, à la crèche, elle a asséné sèchement : “Attention, vous êtes trop fusionnelle.” » Lorsqu’il s’agit d’un discours général de ce type, il faut impérativement prendre de la distance, ne pas se laisser atteindre.

En revanche, lorsque la critique vient de nos proches, enfants, conjoint, parents, il faut parfois être à l’écoute. « Se sentir mal parce qu’on a le sentiment que l’on a tout faux, c’est parfois le début d’une prise de conscience du besoin d’aide, explique Sylviane Giampino. Une “bonne” culpabilité est une culpabilité qui pousse à travailler sur soi et à comprendre réellement de quoi on souffre. » Quitte à se demander, peut-être, si ce surmenage ou cette culpabilité ne sont pas, également, un moyen de se valoriser.

Il faut ensuite s’appuyer sur ceux qui nous entourent, et notamment le père. En refusant de renforcer l’illusion de la toute-puissance maternelle, un père peut aider une mère à déculpabiliser. D’abord, en la rassurant, en la protégeant de tout ce qui pourrait nuire à sa tranquillité avec le nouveau-né. Puis, au fur et à mesure, en prenant sa place dans la "bulle maman-bébé". A condition, toutefois, qu’il refuse de se soumettre à la domination de la mère, c’est-à-dire s’occuper de l’enfant quand elle le lui dit et de la façon dont elle le dit. Pour peu qu’il résiste, la mère s’apercevra que ce n’est pas si grave si la couche est de travers ou si le bébé est sorti sans bonnet. Elle réalisera alors que son enfant peut survivre sans elle : c’est le début de la déculpabilisation.

Ensuite, il faut se faire plaisir. « Paradoxalement, s’occuper à quelque chose qui apporte une gratification déculpabilise, assure la psychothérapeute Catherine Serrurier. Une femme qui prend une heure pour aller à la piscine ou voir une expo a le sentiment de voler du temps à ses enfants. Mais cette heure la détendra. Du coup, la gestion du temps qui reste sera bien meilleure. La seule condition à cet épanouissement reste que les proches le comprennent. » Ainsi Marianne, 35 ans, ingénieur, a fondu en larmes lorsque son fils de 7 ans, à qui elle reprochait une mauvaise note, lui a répondu : « Mais le soir où je devais réviser, tu étais à ta chorale. » Peu importait d’ailleurs que son père, lui, ait été présent…

Enfin, une fois le ménage fait entre les injonctions des uns et les conseils des autres, il est parfois souhaitable d’être à l’écoute de cette culpabilité, impitoyable, que l’on se fabrique toute seule. Veut-on reproduire une "bonne mère" que l’on a idéalisée ? Veut-on, au contraire, donner à son enfant tout ce dont une "mauvaise mère" nous a privés ? Comment renoncer à l’idée de toute-puissance sur son enfant ? En bref, accepter d’être, comme le préconisait Donald W. Winnicott, une mère "suffisamment bonne", ni plus ni moins ? Avec ses ambivalences, ses doutes, ses limites. Et tout son amour.

LES PERES AUSSI

On les accuse, on les bouscule, on les contredit de toute part… Mais si 39 % des parents (1) se plaignent de leurs difficultés croissantes à élever des enfants, pères et mères ne culpabilisent pas pour les mêmes raisons. Les premiers ont le sentiment de ne pas voir assez leur enfant (65,6 %) et craignent de manquer d’argent pour assurer son éducation (52,7 %). Les mères, elles, à 61 %, se sentent d’abord coupables de ne pas savoir le protéger des influences extérieures. Tout de suite après (50,3 %) vient la peur de ne pas le comprendre.

1- Extraits d’un sondage réalisé par Ipsos en mai 2001 pour la Fédération nationale d’aide et d’intervention à domicile (FNAID).

Face à l’enfant malade

Dans la transmission d’une maladie héréditaire et/ou génétique, la culpabilité parentale est terrible : le parent se sent coupable d’avoir transmis une maladie à l’un de ses enfants et d’avoir également affecté toute la descendance de celui-ci.

Pourtant, pour Martine Frischmann, psychologue-conseil auprès de l’Association française contre les myopathies (AFM), « admettre le caractère génétique change la culpabilité des parents. Certains évoquent “un horrible soulagement”, car savoir que l’un des parents est responsable permet de réduire le caractère traumatique du drame. Si l’on n’y peut rien, on ne peut rien faire. Mais savoir qu’il “y est pour quelque chose” permet au parent de s’approprier ce qui arrive à son enfant. Devenu responsable, il entre dans le versant “constructif” de la culpabilité. »



05/06/2013
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