Peut-on être son propre psy ?

 

Peut-on être son propre psy ?

« Découvrez vos blocages », « Apprenez à vous connaître »… Des centaines de livres, de tests, d’articles nous le font miroiter : mener l’enquête sur nous-même serait possible. C’est vrai, répondent les thérapeutes… jusqu’à un certain point.

Hélène Fresnel

«Un psy, pour quoi faire ? » Pour quelle raison livrer ses secrets les plus intimes, les plus « honteux » à un « étranger », et le payer, quand les rayons des librairies regorgent de best-sellers nous promettant la découverte de notre « vrai moi » ou le « dépassement de nos blocages secrets » ? Bien équipés, motivés, volontaires, nous devrions a priori pouvoir facilement nous comprendre. Ce n’est pas si simple, tempère le psychanalyste Gérard Bonnet : « N’espérez pas devenir votre propre analyste, car cette position exige une distance vis-à-vis de soi qu’il est difficile d’atteindre vraiment. Il est en revanche possible de mener une investigation sur soi en acceptant de laisser surgir son inconscient, en travaillant à partir de toutes les indications qu’il nous donne subrepticement. » Cette technique dite de l’autoanalyse n’est pas une lubie distillée par quelques « docteurs foldingues ». Elle est même à l’origine de la psychanalyse.

Chercher les indices

Tchat

Gérard Bonnet était l'invité de notre Tchat, sur le thème : Peut-on être son propre psy ? Retrouvez toutes ses réponses à vos questions.

C’est à partir de sa propre autoanalyse, et plus particulièrement d’un de ses rêves, celui de « l’injection faite à Irma » (Le Rêve de l’injection faite à Irma de Sigmund Freud - Payot, “Petite Bibliothèque”, 2011), que Sigmund Freud a élaboré sa théorie en juillet 1895. Nous pouvons parfaitement l’utiliser et l’appliquer à nous-même à partir de tous les indices que nous livre notre inconscient : les rêves, bien sûr, mais aussi les actes manqués, les lapsus, les oublis curieux, les « incidents bizarres » qui émaillent nos journées. Cela nécessite d’y consacrer régulièrement un certain temps, détaille Gérard Bonnet. « Au moins trois à quatre matins par semaine, de préférence au réveil, nous démarrons la journée en laissant revenir les rêves de la nuit, les oublis, les petits comportements étranges de la veille, propose-t-il. Il s’agit de noter dans un carnet tout ce qui vient, de la manière la plus libre possible, de pratiquer l’association d’idées sans soigner le style ou se soucier d’une quelconque cohérence. Ensuite, nous pouvons partir au travail, puis, le soir ou le lendemain matin, nous pencher à nouveau tranquillement sur ce que nous avons écrit pour y voir plus clair. »

Entre 20 et 30 ans, Laurent, 38 ans, a commencé à inscrire scrupuleusement ses rêves dans un cahier, puis à jouer à les associer librement aux idées qui lui venaient ou pas : « À 26 ans, il m’est arrivé quelque chose d’étrange, confie-t-il. J’avais tenté plusieurs fois de passer mon permis, en vain, mais voilà qu’une nuit je rêve que je suis au volant d’une voiture rouge et que je dépasse quelqu’un. Au moment où je le double, je ressens une sensation de bien-être extraordinaire. Je me suis ensuite réveillé avec cette délicieuse impression. En même temps que je me racontais cette image incroyablement précise, je me suis dit que je pouvais le faire. C’était comme si mon inconscient m’envoyait une injonction. Et, quelques mois plus tard, je conduisais vraiment une voiture rouge ! »

Que s’est-il passé ? Quel déclic s’est produit ? Certainement pas celui d’une interprétation ou d’une analyse symbolique particulièrement fine des images qui l’ont traversé durant la nuit, puisqu’il s’est contenté cette fois-là de relater « platement » l’épisode, précise-t-il.

Se libérer plutôt qu’interpréter

Nous sommes souvent travaillés par la volonté d’éclaircir nos actes, nos gaffes, nos songes. Erreur, soutiennent de nombreux psys. Il suffit parfois de se libérer, d’expulser sans chercher à expliquer, pour que le symptôme disparaisse. Ce n’est pas parce que nous pensons nous comprendre que les choses changent. Ce qui entre en jeu, c’est moins notre capacité à interpréter correctement les signaux lancés par notre inconscient que notre faculté à le soulager des images qui reviennent indéfiniment, explique l’analyste jungienne Claire Delabarre : « Notre inconscient demande juste à être entendu. Il nous commande à notre insu quand il souhaite faire parvenir un message à notre conscience. »

Marianne, 40 ans, a longtemps cru que ses angoisses nocturnes, ses amours calamiteuses résultaient d’une relation complexe avec un père absent : « J’analysais tout à travers ce prisme et je répétais les mêmes relations névrotiques avec des hommes “impossibles”. Une nuit, j’ai rêvé que ma grand-mère paternelle, avec qui j’ai passé toute mon adolescence, me tendait les bras en pleurant. Et le matin où j’inscrivais cette image, le souvenir de notre relation complexe, des cauchemars qui la hantaient, m’a sauté au visage. Il n’y avait rien à comprendre. C’était juste une vague de fond qui m’a submergée, puis libérée. »

Il est inutile de se ronger les sangs en se demandant si notre explication est bien la bonne à propos de telle manifestation ou attitude d’échec. « Ce qui compte, c’est la libre expression. Freud, d’abord très axé sur l’interprétation, avait fini par aboutir à la conclusion suivante : “Démontez, démontez, cela se remontera tout seul” », relate en riant Gérard Bonnet, qui insiste sur les effets positifs d’une autoanalyse bien menée. « Nous accédons à une plus grande liberté d’esprit, nous pouvons nous débarrasser de nombreux symptômes, comme des troubles obsessionnels compulsifs, qui, souvent, perturbent gravement notre rapport aux autres. »


 

Décupler le travail thérapeutique

Mais l’exercice a ses limites. Selon le psychanalyste Alain Vanier, il n’est pas envisageable de creuser seul très profondément en soi, car « nous rencontrons rapidement des butées et une certaine complaisance incontournable vis-à-vis de nous-même. Dans une psychanalyse, nous partons d’une plainte. Et le processus de la cure consiste à nous diriger là où ça fait mal, là où précisément nous avons construit notre existence pour ne pas aller : le noeud de l’affaire ». Ce qui est tapi au coeur de l’inconscient, ce qui constitue son noyau dur, n’est autre que ce que notre conscience, notre moi, ne réussit pas à regarder dans les yeux : une zone de souffrances enfouies depuis l’enfance et indicibles pour chacun de nous, même les plus gâtés par la vie. Comment supporter d’aller soi-même explorer, retourner, palper les plaies que nous avons dissimulées sous un tapis de névroses, de drôles d’habitudes ou de manies ?

« En face à face avec nous-même, nous recouvrons les points d’étrangeté qui pourraient trop nous surprendre : ce lapsus, ce songe si curieux. Nous nous trouverons toujours de bonnes raisons, et c’est normal : les raisons sont faites pour être bonnes. Si le thérapeute, le psychanalyste sont si importants, c’est parce qu’ils permettent un franchissement de nous-mêmes auquel nous ne pouvons parvenir seuls », conclut Alain Vanier.

En revanche, assure-t-il avec Gérard Bonnet, si nous pratiquons l’autoanalyse avant, pendant ou même après une cure ou une thérapie, l’efficacité de l’enquête sur soi s’en trouve décuplée. En 1993, le grand psychanalyste Didier Anzieu publiait un texte (In Penser l’inconscient, développements de l’oeuvre de Didier Anzieu sous la direction de René Kaës - Dunod, 2011) dans lequel il racontait une expérience menée sur lui-même vingt et une nuits d’affilée. Pendant la nuit numéro six, quelques vers du Cimetière marin de Paul Valéry lui reviennent en mémoire : « En soi se pense et convient à soi-même […] Je suis en toi le secret changement. » Encore faut-il pouvoir y accéder.

 



03/06/2013
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