Quand la psy fait tanguer le couple

 

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Quand la psy fait tanguer le couple

Quand l’un des deux se décide à consulter, il va forcément ébranler l’équilibre du bateau-couple. Au risque d’un naufrage ? Ou d’un nouveau voyage ? Passage en revue des doutes qui surgissent pendant la traversée et conseils de thérapeutes.

Bernadette Costa-Prades

«J’ai décidé d’aller voir un psy. » Qu’on la prononce ou qu’on l’entende, cette phrase dérange un couple établi car elle soulève une question essentielle : cette thérapie va-t-elle remettre en cause notre histoire ? Puisqu’il est souvent entendu que le couple est la somme de deux névroses qui se répondent, que se passe-t-il quand l’un décide de se soigner ? Rien qui inquiète la psychanalyste Sophie Cadalen : « Il existe un équilibre dans les failles de chacun. Soit cet équilibre reste en mouvement et le couple est vivant. Soit il est figé et rien ne bouge. Dans ces couples immobiles, il est rare que l’un des conjoints ose la démarche de la thérapie. » Il n’empêche. Doutes, agacements et inquiétudes sont inévitables.

« Je ne te suffis plus ! »

2. Ginette Lespine, auteure notamment de Surmonter le chômage en famille, avec Sophie Guillou (Albin Michel, 2004).
3. Bernard Geberowicz, auteur notamment d’On attend un nouveau bébé, avec Florence Deguen (Albin Michel, 2007).

Première inquiétude : si notre partenaire commence une thérapie, c’est que notre couple ne lui apporte plus l’équilibre qu’il souhaite. « Dans les premiers temps de la ­rencontre, chacun est porté par une certaine euphorie et pense qu’il va guérir ses blessures d’enfance au contact de ce nouvel amour, observe la psychothérapeute Ginette Lespine (2). La volonté de l’autre de faire une thérapie peut alors être vécue comme un échec de ce projet. » Mais n’est-ce pas une bonne chose que de tordre une bonne fois le cou à l’illusion de toute-puissance de l’amour ? Pour le psychiatre Bernard Geberowicz (3), la démarche thérapeutique peut au contraire apporter de l’air dans le couple : « L’entraide réciproque est inévitable au début de l’histoire, elle la nourrit. Mais vient le jour où elle devient pesante. Quand l’un des deux partenaires va parler de ses problèmes à l’extérieur, cela libère de l’énergie pour échanger sur d’autres sujets. »

« Mais qu’est-ce que tu peux bien lui raconter ? »

4. Jean-Pierre Winter, auteur notamment d’Il n’est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse (La Martinière, 2001).

L’autre a rendez-vous toutes les semaines avec un tiers à qui il parle de nous et de notre couple. Mais il ne nous en dit rien. L’envie de le presser de questions est profondément humaine. Bien que totalement illégitime. Bernard Geberowicz : « La première vertu d’une thérapie est de rétablir les barrières de l’intimité. Désormais, on réserve à son psy ses pensées, ses rêves, ses ruminations diverses. » Le psychanalyste Jean-Pierre Winter (4) se montre encore plus catégorique : « C’est un travail intime, absolument pas partageable. Tenter de se confier d’un côté, de savoir de l’autre, c’est nuire au travail lui-même. L’analyse, c’est l’affaire de l’un, le partenaire n’a pas à intervenir là-dedans. »


 

« Mon psy dit que… »

À l’inverse, certains racontent à l’envi ce qui se dit sur le divan du psy, au risque de donner l’impression qu’un tiers s’est introduit dans le couple. Ici, on parle, on dissèque chaque étape, il peut même y avoir un contrat tacite pour tout se raconter. « Un tel contrat est une façon de refuser de s’engager vraiment dans le travail, d’être en résistance par rapport à ce qui pourrait se dire dans le cabinet », analyse Ginette Lespine.

Ailleurs, les propos du psy sont brandis comme une arme : « Chaque fois qu’une dispute s’envenimait, il me répétait que son psy me trouvait psychorigide, ça me rendait folle », raconte Anna, 37 ans. Et que dire quand les deux consultent et que le débat tourne à la bataille d’experts : mon psy a raison, le tien à tort ? Dans ce type de situation, Jean-Pierre Winter intervient très vite : « Quand, par exemple, une patiente me rapporte les propos de l’analyste de son conjoint, selon lequel c’est elle qui serait complètement névrosée, je réponds : “Il ne vous l’a pas dit à vous.” Les paroles prononcées dans le cabinet du thérapeute n’ont pas valeur de jugement, elles n’ont de sens que dans la relation patient-analyste. En analyse, les tiers sont des mots, pas des individus. »

« Ça nous coûte cher, ton analyse »

Autre motif de conflits récurrents : le coût de la thérapie, qui oblige parfois à rogner sur le budget du couple et de la famille. « Sans ton analyse, on pourrait partir en vacances, envoyer les enfants en stage de langue… » Plus pernicieuses encore, les plaintes sur la durée du travail ou la compétence du psy : « Ça va prendre encore combien d’années ? Tu es sûr qu’il est si bon, ton psy ? » Autant d’arguments un peu mesquins qui tentent de saboter inconsciemment le travail en cours. La psychothérapie devient un bouc émissaire facile : « Dans un couple, analyse ou pas, c’est la capacité à réinventer chaque jour la relation qui est en jeu. Quand on n’y parvient pas, il est facile d’accuser l’analyse de tous les maux, souligne Jean-Pierre Winter. Les personnes qui se plaignent que leur conjoint y accorde trop d’importance voudraient simplement avoir la même. » À chacun de le comprendre et de le faire comprendre pour (re)trouver sa place.

« Je change, toi aussi »

Ce qui fait tanguer le plus sûrement le couple reste indéniablement l’évolution de l’un de ses membres. Le partenaire a parfois le sentiment de ne plus reconnaître la personne avec laquelle il vit depuis des années. « Au fur et à mesure que ma thérapie avançait, je me suis mise à écouter réellement mon mari : il en a été complètement déstabilisé ! » témoigne Alice, 40 ans, en souriant. Tout changement constitue un passage délicat à négocier : « Dans un couple, chacun joue sa partition, s’amuse Sophie Cadalen. Il y a celui qui déprime, celui qui soutient, celui qui râle… La thérapie a comme conséquence de casser ces rôles, ces répétitions, ce qui peut être ressenti comme une mise à distance par la compagne ou le compagnon. Un beau jour, il peut même vous reprocher de ne plus lui faire de reproches ! »

L’intérêt véritable : le changement de l’un force l’autre à se positionner autrement. Mieux, il va profiter de cette nouvelle dynamique, de ce mieux-être de son partenaire. Nancy, 33 ans, l’a constaté : « En me consacrant à mes propres problèmes plutôt qu’en attendant un changement chez mon mari, j’avance bien plus vite, et cela crée une dynamique qui fait que lui aussi se met à changer… presque à son insu. »


 

« Tu devrais y aller… »

Forts du grand bénéfice qu’ils en retirent, certains sont souvent tentés par un peu de prosélytisme. Là encore, ce n’est pas une bonne idée. Rien ni personne ne peut dicter ce choix à quiconque, tant la décision d’aller consulter est strictement personnelle. L’analyse relève d’un désir intime et singulier qui ne se conseille pas comme un rendez-vous chez un ophtalmo. « Ceux qui disent “J’y suis allé, tu dois y aller aussi” ont une vision hygiéniste de la thérapie, met en garde Ginette Lespine. Ce n’est d’ailleurs pas le signe de sa réussite que d’inciter l’autre à entamer la même démarche, qu’il devienne un décalque de soi. Pour lui, en revanche, voir son partenaire plus épanoui, plus apaisé, peut faire naître le désir de régler quelques anciennes blessures. Mais cela ne peut jamais relever de l’injonction. »

« Je suis venu te dire que je m’en vais »

Psychanalyse ou psychothérapie, le travail sur soi est toujours une épreuve de vérité à laquelle il est indispensable de soumettre ses choix de vie, y compris celui de son conjoint. Après vingt-cinq ans de mariage, Danielle, 63 ans, a ainsi vu son mari la quitter à l’issue d’une analyse : « Il m’a expliqué qu’il m’avait épousée quand nous avions 20 ans, parce que je ressemblais à l’image qu’il se faisait de sa mère, morte très jeune. Ayant découvert ça, il ne voulait plus assumer ce choix. Sa psychanalyse a détruit notre couple alors que rien ne laissait croire que nous ne vieillirions pas ensemble. »

Sophie Cadalen : « La plupart du temps, les patients qui se séparent de leur conjoint à l’issue d’un travail sur eux-mêmes avaient déjà, dans leur tête, décidé de le faire avant même le premier rendez-vous. Ils viennent en thérapie pour trouver le courage de passer à l’action, pour mettre à jour ou confirmer une décision inconsciente. » C’est ce qui s’est passé pour Marie, 47 ans : « Notre couple battait de l’aile depuis des années quand j’ai entamé une analyse après la mort de mon père. Je me suis très vite rendu compte que mes vrais désirs ne concernaient pas mon mari, et pour cause, je l’avais mis à la place de mon père : même prénom que lui, même métier, bref, j’avais épousé mon papa ! Il n’y avait donc rien d’étonnant au fait que notre relation ne fonctionne que moyennement… Nous nous sommes assez vite séparés. Depuis, nous avons chacun refait notre vie et sommes aujourd’hui bien plus heureux. Je me félicite chaque jour d’avoir entrepris ce travail. » Lorsque l’on est ensemble pour de mauvaises raisons, une séparation n’est-elle pas préférable à l’ennui ou aux crises ? Comme le dit si justement Jean-Pierre Winter : « La psychanalyse ne remet en cause que les couples qui n’auraient pas dû se rencontrer. »

« Et si on recommençait ? »

Au final, les naufrages sont infiniment plus rares que les nouveaux départs. Et de nombreux témoignages de couples vont dans ce sens. « Ma thérapie m’a permis de me rendre compte que j’avais un tel fantasme de l’homme idéal que je ne voyais plus celui avec lequel je vivais, reconnaît Fabienne, 42 ans. J’ai découvert au fil des jours que, malgré ses défauts bien réels, il était sensible, drôle. Ce n’était pas lui qui était en cause mais bien moi ! » Le pas de côté effectué dans la thérapie lui a permis de repartir sur d’autres bases, plus vraies. « La psychothérapie redistribue toujours les cartes, rappelle Sophie Cadalen. On dansait une valse un peu guindée et on va retrouver du mouvement, de la souplesse. On va accepter d’aller vers une destination inconnue, de sortir de ses certitudes. Avec l’excitation que l’on a toujours pour une nouvelle aventure. » Et elle conclut : « Si la psychanalyse détruit un vieux couple dans ce qu’il a de plus figé, elle donne souvent la chance à un nouveau de naître. » Et si la thérapie, loin de nous faire divorcer, nous aidait à retomber amoureux ?


 

A lire

Inventer son couple de Sophie Cadalen
Une analyse des obstacles à une vie à deux épanouie. La psychanalyste montre comment s’ouvrir à la vraie rencontre (Eyrolles, 2006).

Mensonges sur le divan d’Irvin D. Yalom
Une femme, furieuse d’être quittée par son mari, qu’elle juge incapable d’avoir pris seul cette décision, se met à soupçonner le psy de son époux d’en être à l’origine. Elle décide de se venger en tentant de le séduire. Un roman très réjouissant du célèbre thérapeute américain (Points, 2007).

Seul ou à deux ?

De nombreuses personnes tentent la thérapie de couple plutôt que la démarche individuelle. Sophie Cadalen, psychanalyste, n’y est pas franchement favorable. « Certains de mes patients font une analyse et veulent entreprendre une thérapie de couple en parallèle, explique-t-elle. C’est une façon de rassurer l’autre, de lui montrer que l’on ne fait pas un travail dans son dos. Mais la psychanalyse n’est ni pour ni contre le couple, elle est pour soi. » La thérapie à deux est, selon elle, « une démarche toujours un peu superficielle, avec des recettes et des modes d’emploi pour renouer une mauvaise communication, mais où l’on n’interroge rarement le “pourquoi”, les raisons profondes qui font que l’on ne se comprend plus ».

Un avis que ne partage pas Ginette Lespine, psychothérapeute, qui estime que « c’est souvent une façon pour les hommes, plus que pour les femmes, d’oser aller aborder leurs problèmes, comme s’ils avaient besoin d’avoir leur compagne à leurs côtés pour aller fouiller du côté de leur inconscient. À la fin, j’en vois beaucoup qui se décident à entreprendre une démarche personnelle ».

novembre 2008

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04/06/2013
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