Victime émissaire - Réné Girard

 

Victime émissaire

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L'expression victime émissaire a été formée par l'anthropologue René Girard dans le cadre de sa théorie mimétique. A l'origine même de la culture, celui-ci repère un phénomène spontané pouvant intervenir dans une communauté en proie à la violence de tous contre tous issue de la rivalité mimétique généralisée. Ce phénomène, qu'il a appelé mécanisme de la victime émissaire ou mécanisme victimaire, est à l'origine du religieux archaïque aussi bien que de la constitution des sociétés humaines elle-même (Voir René Girard / Sa pensée / La violence et le sacré).

La victime émissaire de l'esprit de revanche : le 31 juillet 1914, la presse écrite titre : « ils ont assassiné Jaurès ». L'union sacrée se forge sur cette victime expiatoire, et le conflit mondial est lancé.
La victime émissaire de l'esprit de revanche : le 31 juillet 1914, la presse écrite titre : « ils ont assassiné Jaurès ». L'union sacrée se forge sur cette victime expiatoire, et le conflit mondial est lancé.

Sommaire

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Introduction [modifier]

René Girard a postulé dans l'histoire de l'humanité, à partir de sa découverte du haut degré de mimétisme caractérisant les humains et avant eux les primates anthropoïdes, des situations où un appétit de violence irrépressible en arrive à posséder tous les membres d'un groupe. Par suite il s'est demandé comment ce groupe en proie à la crise mimétique échappe à l'autodestruction. La violence de la foule peut se polariser sur une victime, qui est arbitraire tout en n'étant pas choisie tout à fait au hasard. L'immolation de la victime ramène la paix dans la communauté, c'est le mécanisme de la victime émissaire. Ce que Girard donne ici, c'est un moyen de comprendre les origines de la violence et les mécanismes qui ont permis à l'homme de la contenir, mécanismes lui échappant absolument et qu'il a attribué à une transcendance : le sacré.

Les persécutions [modifier]

Cette partie expose, dans les grandes lignes, la théorie de René Girard concernant les persécutions collectives. C'est le thème qui intéresse René Girard dans son livre "Le bouc émissaire" (Grasset, 1982), les persécutions collectives à l'égard de groupes minoritaires dans une société. "[…] Par persécutions collectives, j'entends les violences commises directement par des foules meurtrières, comme le massacre des juifs pendant la peste noire "


Il faut bien comprendre, pour commencer, que l'idée de collectivité implique nécessairement celle de groupes minoritaires: dans toute société, on trouve des exclus, des gens un peu à part, et on a le sentiment qu'il est impossible qu'une société sans exclusion existe. C'est peut-être intuitivement une drôle d'idée : pourquoi, en effet, ne pourrions-nous pas imaginer une société dans laquelle chacun soit effectivement l'égal de l'autre, et dans laquelle tout le monde vit en harmonie et dans le respect? C'est ce que ce livre de Girard, " Le bouc émissaire ", explique en grande partie. Parce qu'une chose étrange, c'est que les exclus sont souvent la cibles de grandes violences, physiques ou verbales, alors que dans les faits ils sont rarement la source de nuisances qui gênent la société dans son ensemble.

Les victimes de ces persécutions, dont notre auteur va tenter une analyse complète, sont ce qu'il appelle les boucs émissaires. Girard va se livrer à une analyse des persécutions : comment se déclenchent-elles, pourquoi, comment fonctionnent-elles dans le choix d'une victime? Quels sont les mécanismes qui motivent et sous-tendent ce genre d'événement? On verra très vite les rituels sacrificiels traverser toute l'analyse. Les persécutions sont un élément très intéressant pour la réflexion contemporaine sociale et philosophique. Et même, en réalité, au niveau individuel. Les mécanismes expliqués ici se retrouvent à petite échelle dans bon nombre de situations de la vie quotidienne.

Voici déjà un terme important: mécanisme. Qu'est-ce qu'un mécanisme, ici? C'est un enchaînement dans les comportements humains auxquels les individus semblent ne pas pouvoir résister, et qu'ils effectuent sans même s'en rendre compte. On peut comparer un mécanisme social à un mécanisme biologique: par exemple, respirer. La plupart du temps, nous respirons automatiquement, sans y prêter attention. On peut aussi comparer un mécanisme social à celui d'une machine: une série de causes et d'effets produisent un résultat, comme appuyer sur l'accélérateur et tourner le volant permettent à la voiture de bouger. Dans l'idée de mécanisme, il y a ces deux aspects : d'une part les personnes qui sont impliquées dans le mécanisme ne s'en rendent pas compte, et d'autre part elles agissent selon une série de causes et d'effets qui vont conduire à un résultat bien déterminé. Un mécanisme mène toujours au même résultat si on l'applique deux fois de la même façon. Ainsi, le mécanisme de la victime émissaire va-t-il toujours mener aux même situations.

Il est également très intéressant d'observer autour de soi comment, dans notre société contemporaine qui prétend avoir dépassé le stade de la persécution, se crée et est sacrifiée chaque jour une série importante de boucs émissaires. D'autre part, de nombreuses régions du monde sont encore gouvernées par ces mécanismes violents, et on pourra trouver ici des éléments importants et facilement manipulables pour arriver à mieux lire une actualité mondiale qui nous dépasse souvent par son absurdité, et qui donne l'impression de n'avoir ni début ni fin. C'est d'ailleurs précisément l'objet de cette partie que de recenser à la lumière des théories de René Girard les occurrences régulières de la " bouc-émissarisation " dans notre société.

Quelles sont les persécutions ? [modifier]

Les causes.

Quelles sont les causes des persécutions, à travers l'histoire et dans toutes les régions du monde? Le premier élément est l'émergence d'une situation d'aplatissement des ordres culturels, ce que l'on appelle " l'indifférenciation ", dans laquelle les institutions perdent leur pouvoir, leur légitimité, et cessent (ou presque) de fonctionner.

Il est nécessaire de bien expliquer ce que tout ceci signifie.

Commençons par ce qu'on appelle " l'émergence d'une situation ". Quand on dit qu'une situation " émerge ", cela signifie qu'une transformation de la vie en société se fait subrepticement à l'intérieur de celle-ci, sans prévenir. Quelque chose change tout doucement, et un beau jour la situation a changé, mais personne ne réalise vraiment pourquoi, parce qu'aucune cause extérieure visible n'est venue perturber les choses. Tout d'un coup, les gens ne s'entendent plus, alors qu'ils s'entendaient avant. Mais personne n'arrive à saisir pourquoi. On dit qu'une situation a " émergé ". C'est littéralement une "crise", la croisée des chemins, une bifurcation, l'incapacité de la reproduction à l'identique. En sociologie de Durkheim, c'est l'anomie où on ne sait plus à quelles règles s'appuyer, en contraste à l' "autonomie" de ses propres règles et l'"hétéronomie" des règles des autres. Voir ""autonomie et hétéronomie", "crise et conflit" et "crise et catastrophe".

Ensuite, que signifie " l'aplatissement des ordres culturels "? Que sont les ordres culturels? C'est tout ce qui, dans une société, donne une place à chacun. Nous sommes tous égaux en droit, mais dans les faits, chacun occupe une place différente dans la vie de tous les jours. Il suffit de penser au nombre de métiers différents qui existent. Nous avons tous une place sociale. Celle-ci est rendue possible par les institutions. Ce sont les ordres culturels: ils définissent ce que chacun peut faire quand il est à telle ou telle place dans la société: un plombier et un avocat n'ont pas les mêmes actions dans la société, tout comme un artiste et un sportif non plus. La société crée des " ordres ", des " hiérarchies ", mais qui se veulent respectueuses. Nous dirons " horizontales ". L'avocat n'a pas plus de valeur humaine en face du plombier, mais ils ne peuvent prétendre aux même occupations. Chacun son rôle, en somme. L'aplatissement des ordres culturels, c'est quand on ne fait plus la différence entre les personnes, et quand les institutions n'ont plus de caratéristiques distinctives. Plus rien ne se retrouve à sa place, les relations entre les gens sont perturbées. Tout devient un mélange confus. C'est la confusion, dans ses deux significations de "prendre l'un pour l'autre" et de "fondre l'un dans l'autre". Cette confusion est dans l'imitation des uns aux autres qui conduit à l'indifférenciation des semblables.

  • C'est ce que signifie le terme d'indifférenciation. " Quand tout cesse d'être différent ". Autrement dit, quand tout devient le même. Un état d'indifférenciation, c'est une situation où on arrive plus à faire la part des choses, où les distinctions habituelles deviennent floues. Il est important de comprendre ici que "indifférencier", cela revient à " rendre pareil ". On peut, pour prendre un exemple, penser aux situations où des gens se sentent non-respectés pour cause d'indifférenciation. Un adolescent dit bonjour à son père comme si c'était un vulgaire copain, et le père s'énerve, il lui dit " tu ne me parles pas comme à n'importe qui ". Ce qui s'est passé, c'est que le père ne se sent pas respecté parce que la façon que son fils a eu de lui parler revenait à l'indifférencier, c'est-à-dire à ne pas prendre en compte sa différence par rapport aux autres personnes que fréquente son fils. Son fils l'a traité comme s’il était le même que ses copains. Il n'a pas marqué de différence. Manque de différence et " mêmeté " sont ici totalement liés l'un à l'autre. Il faut garder à l'esprit que parler d'indifférence c'est aussi parler de même, et réciproquement.
  • Venons-en à la légitimité des institutions. Tout d'abord, qu'est-ce qu'une institution? C'est un organisme officiel qui remplit une fonction au sein de la société. Il s'agit d'un groupe souvent large de personnes qui assurent le fonctionnement d'un aspect ou l'autre de la vie en société. Les institutions sont censées régler les problèmes de la vie en communauté, parce que toute société recèle des conflits. Les gens se disputent, font des accidents de voiture, s'assassinent, etc. Les institutions regroupent des gens qui sont compétents pour s'occuper de tel ou tel aspect, et ce sont les actions des institutions qui ont une valeur reconnue par toute la communauté. Cette valeur, c'est ce qu'on appelle la légitimité d'une institution. Cela signifie que les décisions qu'elle prend et que ses actions sont acceptées par la communauté comme étant valables et qu'il faut les respecter. La légitimité c'est aussi en quelque sorte l'autorité d'une institution. La police est une institution, les administrations aussi. Quand une institution perd sa légitimité, cela signifie que plus personne ne l'écoute. On fait comme si elle n'avait plus aucune autorité. La première cause de l'apparition des persécutions collectives, c'est donc cet aplatissement des ordres culturels, cet état des choses où les institutions perdent leur légitimité. La société se retrouve comme dans un état apocalyptique : tous les repères sont perdus, personne ne sait qui a raison, qui il faut écouter, qui est coupable des problèmes qui continuent de se poser chaque jour.
  • La disparition de la différence des ordres culturels signifie notamment que tous les membres de la société souffrent d'une calamité de la même façon. Riches ou pauvres, les hommes subissent une situation qui affecte la collectivité dans son "entièreté".On a dit que les institutions jouent un rôle qui est de s'occuper des aspects problématiques dans le fonctionnement d'une société. Il faut approfondir un peu cette définition pour comprendre la suite. Ce que font les institutions, plus généralement, à un niveau plus " philosophique ", c'est jouer le rôle de médiateur entre les individus. Quand un conflit éclate entre plusieurs personnes, l'institution est là avec ses règles pour départager les individus, elle est l'autorité. Elle va trancher de la façon la plus juste possible. Si les institutions n'existaient pas, deux personnes en désaccord et sans autorité extérieure pour trancher n'auraient d'autre choix que de se battre pour déterminer le gagnant. Par exemple lors d'un accident de voiture, s’il n'y avait pas de code de la route, ni de police, ni de tribunaux, les conducteurs auraient vite fait de se casser la figure pour déterminer qui a tort ou raison (et même avec tout ça, ils le font parfois). Cela signifie que l'institution a un rôle de médiation : plutôt que de laisser les gens livrés à eux-mêmes, en prise avec le moment présent, ils peuvent compter sur elle pour régler les problèmes en leur temps. Cette notion est très importante. L'institution a un effet crucial sur les conflits : elle permet de les gérer dans le temps. Lors de l'accident, les conducteurs font un constat, en avertissent la police, puis la justice fait son travail et une décision est rendue sur qui est responsable. Les conducteurs ne doivent pas en décider sur place, dans la minute, au moment présent. Le conflit est temporellement différé, remis à plus tard.

D'une manière plus générale encore, tout ce qui permet de différer les conflits joue le même rôle qu'une institution (du moins partiellement). Ainsi, une tradition avec ses règles informelles, ses habitudes, permet aussi de gérer les conflits dans le temps. Ce n'est qu'un exemple, mais cela explique que pour Girard, les institutions et en général les rapports de différence (par exemple les rapports entre personnes qui sont transmis par une tradition) servent à différer (temporellement) les échanges. Les échanges, ce sont les interactions entre les gens. Nous expliquons toujours, ici, la première cause de l'apparition des persécutions, c'est-à-dire l'indifférenciation. L'aplatissement des ordres culturels. Mais un élément manque à l'explication pour l'instant : qu'est-ce qu'une culture? En effet, pour comprendre ce qu'il se passe dans un état d'indifférenciation, il faut aussi comprendre ce que c'est qu'une culture. Or pour notre auteur, ce sont les systèmes d'échange qui sont (et font) les cultures. La culture est ainsi définie par Girard comme étant un système d'échange.

  • Cette définition signifie beaucoup de choses en même temps :La culture est ce qui permet l'échange entre personnes dans une communauté, elle est, si on veut, l'ensemble des règles officielles ou non qui vont permettre à des gens de procéder à des rapports dans lesquels ils vont s'échanger des choses, des idées, des promesses, ...
  • Un système d'échange signifie que ces échanges sont réglés, par des institutions ou autre dispositif jouant le même rôle ; ce qui signifie aussi que les échanges prennent place dans le temps, ils sont différés, étalés, médiatisés... (c’est-à-dire pas immédiats).
  • Si la culture est un système d'échange, cela signifie qu'elle est basée sur la différence. En effet : si tout le monde possédait la même chose dans tous les domaines, il n'y aurait aucune nécessité d'échanger quoi que ce soit avec qui que ce soit. Toute culture, de part le fait qu'elle permet les échanges, suppose aussi que les membres de la communautés sont tous différents. S’ils ne l'étaient pas, la culture ne pourrait pas exister! Or, comment pourrait-on appeler une situation dans laquelle tout le monde se ressemble, tout le monde est le même? Un état d'indifférenciation.
  • L'indifférenciation signifie la fin de la culture. En crise, les échanges d'une société se " raccourcissent ", et deviennent négatifs (c'est-à-dire violents) et immédiats. Ils ne sont plus médiatisés. Il se font dans le très court terme, " en direct ", et ne passent plus par des conventions ou des dispositifs qui les régulent dans le temps. En état d'indifférenciation, comme tout le monde est " le même ", les échanges n'ont plus de sens, ils ne peuvent plus prendre place dans le temps, ils ne peuvent plus être pris en charge (médiatisés) par les institutions. Tout se passe dans le très court terme, sans possibilité de faire autrement. Il n'y a plus de système d'échange. C'est la crise. Un premier paradoxe apparaît dans la réflexion ici: bien qu'elle oppose les hommes les uns aux autres (dans un climat de violence généralisé) la situation d'indifférenciation uniformise pourtant les conduites (les comportements des gens), et c'est ce qui entraîne une prédominance du même. Nous touchons ici à quelque chose de central car ici s'instaure le mouvement spécifiquement philosophique de l'analyse. Un dénominateur commun va unir les hommes : leur désunion totale. Le fait que tout le monde s'oppose donne un point commun à tout le monde. Le même émerge. Ce qu'il faut comprendre par là, c'est que toute situation qui peut se comprendre comme étant une situation dans laquelle il y a une prédominance du concept de " même " est dangereuse. Le " même " c'est un concept, donc c'est flou, c'est abstrait. C'est aussi, nécessairement, toute la force d'un concept, l'abstraction. C'est pouvoir englober des situations particulières sous une idée unique. Ici, l'idée, c'est que le même se manifeste et prédomine dans la réalité. Mêmeté et indifférenciation sont les deux faces d'une même pièce. Quand tout converge vers la " mimesis ", l'imitation, le même, la disparition des différences... le processus de la persécution peut commencer. L'indifférenciation est vécue comme telle mais conserve une dimension " mythique ", dans le sens où les hommes peuvent vivre cela alors que les circonstances réelles n'ont pas vraiment d'influence en ce sens. En d'autres termes : les circonstances réelles, les éléments " extérieurs " du monde réel ne poussent pas par eux-même à cette situation d'indifférenciation qui émerge quand même. Les hommes la vivent, mais ce sont eux-mêmes qui la font émerger et restent convaincus du contraire, étant persuadés de vivre une calamité qui s'abat sur eux. À cause de quelqu'un.

René Girard appuie, se permet d'affirmer cela par le fait que les descriptions de situations d'uniformité (c'est-à-dire d'indifférenciation) se retrouvent toujours semblablement décrites dans les textes, anciens ou récents. L'histoire nous enseigne que la prédominance de même s'accompagne toujours des mêmes circonstances sociales. Elle engendre toujours les mêmes mécanismes. C'est une thèse assez forte, qu'il faudrait nuancer bien entendu. Comme nous nous limitons ici à donner une introduction à la pensée de Girard, nous n'irons pas plus loin pour l'instant dans cette explication.Mais cette indifférenciation est paradoxale aussi pour une autre raison : elle est solipsiste (seule en soi), elle est causée par un repli de l'individu sur lui-même. C'est un paradoxe car cette situation d'indifférenciation transforme une pluralité de personnes en " foule ", alors que c'est par un réflexe individuel qu'elle émerge. Ce sont les individus qui se révoltent, et par là cessent d'être des individus pour se fondre dans une masse en colère. Notons ici que ce phénomène peut se dérouler à divers niveaux d'échelle: qu'il s'agisse d'une société entière ou d'un simple groupe de personnes, le processus reste pratiquement la même. Cela correspond en fait très précisément au fait que l'indifférenciation est la fin du culturel. En effet : la fin du système d'échange (c'est-à-dire la culture) renvoie les hommes à eux-mêmes puisqu'ils n'ont plus de milieu pour avoir des contacts entre eux. Le medium, les contextes d'échange, disparaissent et séparent les individus les uns des autres. C'est donc la fin du culturel, la fin du collectif organisé. L'homme singulier se retrouve désemparé.

  • Face à cet effacement du culturel, les hommes se sentent impuissants. Suivant la croyance selon laquelle connaître un phénomène permet de le maîtriser, il cherchent une explication à la dégradation des relations humaines de la société dans son ensemble. Puisqu'il s'agit de relations humaines qui se dégradent, on y cherche des causes humaines et/ou morales. Une cause humaine serait quelqu'un (une personne, un groupe...) agissant contre la société de façon physique (par des agressions, des dégâts matériels, etc.) ; une cause morale se définissant davantage comme un comportement qui enfreint les règles morales en vigueur dans la communauté, et dont on dira que c'est de cette infraction que sont nés les problèmes. Et, de préférence, quelqu'un d'autre fera toujours mieux l'affaire que soi même. La foule cherche un groupe d'individus que l'on pourra identifier comme l'explication de la nuisance. Car il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit : tout effet a une cause qui l'explique. Il faut trouver laquelle. C'est le début du mouvement de la persécution, qui s'accompagne des accusations envers les persécutés. En effet, la foule qui cherche son bouc émissaire, sa victime, va l'accuser. De quoi ?


  • De crimes ou de violences à l'encontre de personnes, qu'il est horriblement criminel de violenter: père, enfant, autorité suprême...
  • De crimes religieux : profanation, violations de tabous également...


Nous touchons ici à la deuxième cause des persécutions. La première était l'état d'indifférenciation, la seconde est celle de l'accusation.

Pourquoi les persécuteurs accusent-ils de cela? Parce que ce sont là des crimes fondamentaux et on les invoque pour persécuter car ils tendent par leur nature à troubler l'ordre culturel même. C'est pourquoi en accuser quelqu'un permet de lui donner une valeur explicative concernant la crise vécue par la société. Ils détruisent, par ces crimes, le lien social. Il est par exemple clair que l'acte de pédophilie, de parricide ou d'inceste semble tellement immoral qu'aucune société ne peut accepter en son sein des individus qui les pratiquent.Mais les persécuteurs doivent pouvoir faire le lien entre un petit groupe d'individus et leur capacité à nuire à la collectivité toute entière : comment un petit groupe peut-il être la source d'une nuisance qui touche à tous?

Ce lien est effectué par ce que l'on appelle les accusations stéréotypées. C'est cet acte même d'accusation qui est important pour faire le lien, car il mélange une représentation que les persécuteurs se font des persécutés, et leur action persécutrice. Ils mélangent l'idée qu'ils se font de leurs victimes et leur action de persécution. C'est simplement sur la base de l'image que les persécuteurs se font des persécutés que va se justifier leur acte de persécution. La terreur de la perte du culturel cause l'indifférenciation et provoque ce mécanisme accusatoire, qui a lui aussi une fonction. Celle de faire un retour à la normale par le sacrifice du bouc émissaire.Le bouc émissaire, la victime, avait, on l'a dit, pour fonction d'être l'explication de la nuisance. C'est donc tout logiquement que l'accusation a elle aussi la fonction de répondre aux besoins de la collectivité, un besoin de normalité. Puisque le bouc émissaire est la source du problème, l'éliminer revient à éliminer le problème.

Faisons un bref rappel de Quels sont les stéréotypes (ou causes) de la persécution :

Stéréotype 1: l'indifférenciation.

Stéréotype 2: l'accusation stéréotypée.

Stéréotype 3: les traits universels de sélection victimaire (culturels, religieux, physiques).

On a déjà parlé des deux premiers stéréotypes qui permettent de détecter que nous sommes face à une persécution. Le troisième est important, car il explique comment la foule choisit son bouc émissaire. Elle va lui trouver des traits particuliers qui vont la désigner comme étant la victime. C'est ce que l'on appelle les traits (de sélection) victimaires. Ces signes victimaires peuvent être réels ou non. On trouve par exemple parmi ceux-ci le handicap physique, ou mental. Les handicapés, nous rappelle Girard en guise d'illustration, sont toujours l'objet de discriminations sans commune mesure avec les nuisances réelles qu'ils occasionnent à la fluidité des échanges sociaux.

La troisième cause, le troisième déclencheur, de la persécution: les traits victimaires [modifier]

Les traits victimaires vont en fait servir à désigner quelqu'un comme étant anormal. L'anormalité polarise la violence autour d'elle, à quelque extrême que ce soit. Cela signifie que ce sont les personnes qui dénotent qui seront sélectionnées comme victimes, qu'elles soient pauvres, ou riches, laides, ou très belles. Ils sont différents au sein même de cette situation d'indifférenciation. Parfois cette différence est réelle, comme dans le cas du handicap physique. Parfois la foule va juste inventer un trait distinctif pour justifier son action persécutrice (par exemple, dire que tel groupe de personne ne contient que des voleurs, etc.).

C'est pour cela que les minorités ethniques ou religieuses, ou tout simplement les personnes mal intégrées ou distinctes polarisent contre elles les majorités.

Ce que Girard dit, donc, c'est qu'au sein de cette situation d'indifférenciation, certains individus vont quand même être (ou être désignés comme étant) différents de tous les autres. Mais comment définir la différence dont il est question dans l'indifférenciation puisqu'il existe des différences culturelles et différents signes victimaires. Est-ce que c'est simplement une différence culturelle qui va faire en sorte qu'un groupe minoritaire va être accusé? Ou est-ce plus compliqué? Il y a deux types de différence, ici. D'une part une différence liée à la culture, l'autre liée aux signes victimaires. Quelle est la signification de la différences par les signes victimaires? Ils signifient que la différence survient " hors système ", dans le sens où, au sein d'un même système (une culture, un groupe, une société...) il y a toujours des différences entre les individus au sein de ce système. Mais quand le système diffère de sa propre différence, c'est-à-dire quand il est plongé dans l'indifférenciation, il cesse d'être un système. La différence au sein du système est une situation normale. C'est bien pour ça que notre auteur peut définir la culture comme un système d'échange : si on s'échange des choses, c'est bien parce que nous sommes tous différents ; si nous étions tous semblables, avoir des échanges n'aurait aucun intérêt. Quand tout s'aplatit, que tout est indifférencié, la différence du système diffère d'elle-même. Les individus ne sont plus différents entre eux, ils deviennent une foule.

La différence que l'on appelle " hors système " c'est une différence, la seule, qui subsiste dans l'indifférenciation générale qui accable le système de départ. Celle-ci révèle la vérité du système lui-même, dans le sens où elle montre sa fragilité. C'est pour cela qu'elle est monstrueuse. Quand on accuse quelqu'un d'être différent, on ne l'accuse pas vraiment d'être différent en tant que tel, mais de ne pas l'être " comme il faut ". À la limite, on peut même l'accuser de ne pas différer du tout. Ainsi, c'est quand la différence dans un système est menacée que l'on a recours à la persécution, car ce qui fait peur, c'est l'indifférenciation (la fin du culturel, la fin des échanges). Le même, la "mêmeté ". Les humains détestent cela. Par conséquent, la création du culturel, c'est-à-dire du système d'échange, passe par la possibilité au sein d'un système d'être dans une situation de différence. En effet, comment un système d'échange pourrait-il fonctionner si tout le monde était le même. Il n'y aurait plus rien à échanger. L'échange suppose lui-même la possibilité de la différence. La culture suppose la différence, et quand la "mêmeté" surgit, la culture est menacée, le système en tant que système est mis en péril.

Ce qui fait le sens de la persécution, donc, c'est de donner une valeur explicative aux victimes de celle-ci pour le fléau que subit la communauté. La pression effectuée sur les victimes par la foule est telle que celles-ci ne peuvent généralement pas se justifier. Désignées comme victime, la réalité de leurs crimes n'a plus aucune importance, car aux yeux de la collectivité, elles sont l'explication du fléau, et leur suppression supprimera celui-ci. C'est ce que l'on appelle le mécanisme sacrificiel. C'est par ce mécanisme que s'effectue le retour à la normale. Le mécanisme du bouc émissaire, qui revient donc dans une situation de crise à désigner un coupable, qui sera accusé d'être la source d'un gros problème, et qui sera désigné en fonction de signes victimaires qu'il présente (tout ce qui le rendra anormal aux yeux des autres), a pour fonction de permettre à la société de sortir de la crise. Plus fort encore: la communauté va réussir à se ressouder autour de l'accusation qu'elle adresse au bouc émissaire, qui finit par jouer un rôle d'unification de celle-ci, un rôle de créateur d'une communauté par le fait qu'il oppose tout le monde contre lui. Le bouc émissaire transformé en Dieu par son sacrifice pour ramener la paix, comment s'en passer?

Conclusion [modifier]

Un exemple illustratif “léger” de la vicime émissaire est dans “L’hécatombe” de Georges Brassens.

  • “[…] Dès qu’il s’agit d’rosser les cognes .Tout le monde se réconcilie."

Voir aussi [modifier]

Références bibliographiques [modifier]

  • "Mensonge romantique et vérité romanesque " (1961) ISBN 2012789773
  • "Dostoïevski : du double à l'unité " (1963)
  • "La Violence et le sacré " (1972) ISBN 2012788971
  • "Critiques dans un souterrain " (1976) ISBN 2253032980
  • "Des choses cachées depuis la fondation du monde " (1978) ISBN 2253032441
  • "Le Bouc émissaire " (1982) ISBN 2253037389
  • "La Route antique des hommes pervers " (1985) ISBN 2253045918
  • "Shakespeare : les feux de l'envie " (1990)
  • "Quand ces choses commenceront " (1994)
  • "Je vois Satan tomber comme l'éclair " (1999)
  • "Celui par qui le scandale arrive " (2001) ISBN 2220050114
  • "La voix méconnue du réel " (2002) ISBN 2253130699
  • "Les origines de la culture " (2004) ISBN 2220053555

Article connexe [modifier]

Liens externes [modifier]

(fr) Les Boucs émissaires selon René Girard(Mrax )

(en) Chronicles of love and resentment ("Anthropoetics" - UCLA)



02/05/2008
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