HEROS ET SALAUDS

 

HEROS ET SALAUDS

Je pensais aux chants des sirènes... je les avais entendus... Et je les cherchais à nouveau dans la nuit de cette mer du Nord où je naviguais, la nuit noire... Nos âmes était-elles aussi noires que cette encre.. Qui étions-nous...? Qui étais-je...
Oui des salauds il devait y en avoir... Nous étions tous des salauds en quelque sorte... arrimés à nos convictions à nos petitesses... à nos illusions... Et je pensais à un aïeul, mon arrière grand-père, militaire de carrière, dont on m'avait compté cette histoire...

La guerre faisait rage.. et 500 000 hommes se faisaient face chacun de part et d'autre d'une frontière imaginaire...
Nous sommes en 1914.
Allemands et Français, blottis dans les tranchées sous les obus qui pleuvaient sur la rase campagne..

Les canonnades avaient fini d'ensemencer la plaine, et les deux armées s'étaient retirées, laissant des tranchées percées par les trous d'obus..
Le ciel était morne, gris et les champs de terre labourés par les impacts avaient remplacé l'herbe verte des saisons.
Ma compagnie de tirailleurs sénégalais était là, à pied d'œuvre, pour investir ce qui restait des tranchées, des talus de terres vives, ensanglantées, où se comptaient par centaines les cadavres des allemands dont nous avions
enfoncé le front..
Maintenant c'était le sale boulot à faire, le boulot des nettoyeurs de tranchée, et mes 200 sénégalais avaient sorti leurs machettes de leur fourreau, pour couper les têtes des blessés qui gémissaient, que nous allions retrouver dans les monceaux de cadavres qui s'exposaient sous un soleil voilé par des nuages s'étirant de gris.

Les blessés encore conscients levaient les bras en l'air, en nous voyant arriver, tenant les photos de leurs familles dans leurs mains tremblantes, femmes, enfants, parents, amis.
Rien ne pouvait émouvoir les Sénégalais, leurs réputations terrorisaient les Allemands du front.

Je partais dans une tranchée, et me retrouvait seul coupé de mon bataillon, et j'avançais parmi les corps sans vie. Et je vis un jeune allemand allongé, qui glissa sa main dans sa veste, pour ressortir un portefeuille pour enfin montrer une photo..


Je m'approchais de lui, le fusil pointant, et je ne pus m'empêcher de regarder un instant la photo.
La femme était très belle, d'une vingtaine d'années, et ses cheveux bouclés n'arrivaient pas à cacher le grand front qui ornait un visage d'une douceur étrange.
C'était un jeune allemand qui devait avoir une fiancée, qui l'attendait quelque part, et il me suppliait, comme tant d'autres, que je lui laisse la vie.

Je pensais que j'allais la lui ôter, dans quelques instants.
Je pensais à ma propre femme, à mes trois enfants qui m'attendaient.
Et je n'aurais pas voulu être à la place de cet homme.
Mais les yeux de l'Allemand ne quittaient pas les miens,
et je devais les baisser pour ne pas soutenir son regard, regard qui cherchait à croiser mes yeux, pour m'attendrir, pour demander le pardon.

L'homme avait de beaux yeux bleus, cheveux blond bouclés comme beaucoup de sa nationalité. Il était
jeune. Il avait toute la vie devant lui.
Et il s'était retrouvé face à nous, comme nous tous, dans cette guerre qui n'en finissait pas.

Combien de temps allais-je encore attendre,
10 secondes, une minute pour faire ma besogne.
Il fallait en finir, rejoindre mon bataillon qui prenait possession des tranchées.

Soudain l'Allemand se mit à parler.
"Je suis jeune. Je n'ai que 20 ans"...
Il s'était prononcé dans un français impeccable, avec un léger accent.. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me parle dans ma langue maternelle.
Je baissais les yeux. Et palpait la ferrure de mon fusil machinalement et reculais de deux pas...
"Je vous en prie" reprit-il, "j'ai ma fiancée qui m'attend,
elle n'a que moi. Et nous nous aimons."
Je le regardais dans les yeux. Je n'y vis pas de peur, mais une grande tristesse. Une tristesse qui me gênait.

J'eus envie de lui répondre, mais ma voix s'était étranglée dans ma gorge.. Et qu'aurais-je répondu. Que cela était ainsi... Que c'était la guerre qui voulait cela.

Je relevais mon arme et pointais celle-ci en direction de sa poitrine, pour viser le cœur.
Puis plaçait mon index sur la détente..
Je regardais l'homme dans les yeux une dernière fois.. Je vis alors une larme couler sur sa joue..
"Vous savez, je l'aime.. Si vous saviez comme je l'aime tant".

Je fus traversé comme par un courant électrique.
Je ne comprenais pas. D'habitude j'aurais déjà fini
mon travail. Que penseraient mes tirailleurs s'ils me voyaient ainsi, hésiter..


Oui, je pouvais lui laisser la vie. Mais à quoi cela aurait servi ? Nos bataillons devaient investir les tranchées..
Il devait de toute façon succomber...
Mais je pouvais aussi le laisser là, lui laisser sa chance, un répit, ne plus voir ses yeux qui me perçaient.

Je pressais soudain la détente, et une longue déflagration résonnait dans mon crâne.. Et je vis le torse de l'Allemand se projeter en arrière, dans un soubresaut...

Je regardais ses yeux ouverts, tournés vers le ciel.
La photo avait glissé de sa main..
Les larmes me venaient au yeux..
Oui il était temps que cette guerre finisse.


Une gerbe d'écume vint me tirer à nouveau de ma torpeur..
Je frissonnais.. je n'aurais pas voulu être à la place de mon aïeul...
Aurais-je pressé la détente... Je ne savais pas...
J'aurais pu être ce salaud, comme tout un chacun, meme s'il me semblait que j'étais indestructible là maintenant, sous le chant du vent, sous la caresse de la nuit, et sous le feu des étoiles...
Même s'il me semblait que mes rêves cette nuit allaient m'emmener loin de l'enfer, m'emmener vers un jour prometteur qui ne tarderait pas à se lever dans quelques heures...

 



29/03/2008
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