L'argent, mon psy et moi

 

L'argent, mon psy et moi

Arrêter son analyse, négocier les tarifs, en trouver une gratuite ? La crise économique s'invite aussi dans le cabinet des psys. L'occasion de revenir sur l'argent, cette dimension centrale et nécessaire dans la relation thérapeutique.

Christilla Pellé Douel

Pourquoi payer ma séance ?

La question de l'argent est l'un des éléments primordiaux de la démarche qui nous pousse à aller consulter, qu'il s'agisse d'un psychanalyste ou d'un psychothérapeute. On hésite souvent devant le coût, d'autant plus en période de crise ou de chômage. Payer – parfois cher – la personne qui va nous écouter nous assure pourtant un rapport sain, non assujetti à elle. Il s'agit d'un échange. Nous payons pour parler à quelqu'un de compétent, qui ne portera pas de jugement, dans un lieu où rien de ce que nous dirons ne sera répété. Saverio Tomasella, psychanalyste, dénombre quatre points fondamentaux pour que la thérapie fonctionne : « L'horaire régulier, le lieu spécifique, la durée de la séance, son tarif. Ce sont ces éléments qui assurent la sécurité du patient, définissent les places de chacun et empêchent les dérapages. Ils forment le cadre thérapeutique. »

 Elsa Godart, psychanalyste et philosophe, ajoute : « Donner de l'argent, c'est une barrière contre la toute-puissance du thérapeute, et cela signe l'engagement du patient vis-à-vis de son psy, donc de sa cure. Il s'agit là de ce que l'on appelle "l'alliance thérapeutique". » Le paiement de la séance évite également au patient de se sentir symboliquement débiteur à l'égard du thérapeute. « Cela se traduit toujours soit par une rupture violente, soit par une relation d'obligé, contraire à l'avancée de l'analyse, puisque celle-ci doit à l'inverse permettre de parvenir à l'autonomie », explique la psychanalyste Luce Janin-Devillars.

Enfin, le règlement assure l'ancrage de la psychothérapie ou de l'analyse dans le réel. « L'argent, poursuit Elsa Godart, c'est l'irruption du principe de réalité dans un espace où se dit l'inconscient, donc le fantasme. » Freud ne faisait-il pas remarquer : « L'absence de l'influence correctrice du paiement présente de grands désavantages ; l'ensemble des relations échappe au monde réel ; privé d'un bon motif, le patient n'a plus la même volonté de terminer le traitement » ?

Puis-je négocier les tarifs ?

Unanimité des professionnels : il faut évoquer les questions d'argent dès lors que l'on en éprouve le besoin. Eux-mêmes le font d'emblée, ou au cours de la psychothérapie. « Je suis très claire, précise Luce Janin-Devillars, je parle du tarif dès la première séance, nous discutons des conditions du paiement. En ce qui me concerne, je réponds à toutes les questions. » Même chose pour Saverio Tomasella : « J'aborde facilement le sujet. Je suis très ouvert sur les modalités, y compris sur le prix. Nous sommes nombreux à l'ajuster aux possibilités des patients. » Quand la vie devient financièrement menaçante, la thérapie ne doit pas être un luxe. Laurence, 39 ans, qui a suivi une psychanalyse durant quatre années, se souvient d'une modulation des tarifs. « Mon analyste s'est adaptée à ma situation, qui était instable, et j'ai augmenté le prix des séances lorsque j'ai gagné un peu mieux ma vie. »

Pour Elsa Godart, « la "réhumanisation" du lien entre le patient et le thérapeute passe aussi par l'argent ; la réalité des situations de chacun doit être prise en compte ». Fini le temps où la parole sacrée tombait de la bouche d'analystes craints et vénérés. « Dès le début, confie Marie-France, 58 ans, j'ai négocié. J'ai tout de suite annoncé que le prix était trop élevé, j'ai obtenu gain de cause. Et on n'en a plus reparlé. » « Aujourd'hui, les gens lisent beaucoup de choses, des livres, des articles. La psy est devenue un sujet banal. Par conséquent, ils ne craignent pas de discuter d'argent, tout comme je ne crains pas de parler sincèrement de ce qui se joue par ce biais », confirme Luce Janin-Devillars. Georges, 46 ans, se souvient pourtant à quel point il avait du mal à aborder la question du tarif, qui devenait trop élevé pour lui : « J'étais comme un enfant terrorisé. J'avais l'impression de devoir m'attaquer à un secret. J'y pensais avant la séance, et cela me paralysait. »

La crainte de Georges éclaire un aspect essentiel : la révélation de problèmes inconscients qui se manifestent via les questions financières. « L'argent est frappé de tabou, tout comme le plaisir et la sexualité, observe Saverio Tomasella. Dans les moments transférentiels, il revient à la surface, pour dire quelque chose, il souligne une difficulté particulière. C'est ce surgissement qui va permettre d'évoluer vers une solution du conflit. » « Une de mes patientes, raconte Elsa Godart, oubliait systématiquement de payer. Nous avons travaillé sur cette question, qui, bien sûr, signalait autre chose, notamment sa relation avec son frère, qui s'était construit un mur d'argent pour éviter toute relation affective. » Alors, parlons d'argent, de monnaie, de fric ! N'hésitons pas à le mettre sur le tapis dans le cabinet du psy, à lui demander des comptes – car il nous en doit – ou à signifier notre désapprobation si besoin est. C'est un pas vers l'autonomie, vers la relation adulte.

Dois-je régler en liquide ?

Dans l'imaginaire collectif, les psys ne sont payés qu'en liquide et vivent comme des pachas aux crochets de leurs patients. Jacques Lacan a largement contribué à installer cette mythologie avec ses comportements extravagants : main plongée dans la poche du patient ou, narre Saverio Tomasella, « ce confrère analysé par Lacan qui, un jour, eu droit à une séance en taxi, tandis que le maître se rendait au spectacle. Il régla non seulement la séance, mais aussi la course ». Pourtant, certains continuent de demander un paiement en liquide, comme Luce Janin-Devillars, mais uniquement « lorsqu'[elle est] face à la manipulation de la cure : rendez-vous manqués, horaires non respectés, oublis de régler… Le maniement des billets permet, pour certains patients, de re prendre contact avec la vraie valeur de leurs séances. Et cela leur évite de payer le problème dans leur vie ou de le faire payer à leur entourage ».

Pas de règle immuable, donc. D'ailleurs, Elsa Godart conteste la sacro-sainte règle du liquide, dont Freud s'est fait l'ordonnateur : « Évidemment, du temps de Freud, les chèques et les cartes bancaires n'existaient pas. S'il vivait aujourd'hui, je suis certaine qu'il accepterait les moyens de paiement modernes. » Saverio Tomasella remarque avec amusement que certains confrères, en province, reçoivent encore pour rétribution des poulets, des fruits ou de menus travaux, « et cela ne compromet en rien le déroulement de la cure ». Alors, si on se sent mal par rapport à cette demande, le sujet doit être abordé. Clairement. Et, si la réponse ne convient pas, aucune hésitation : « Changez de psy ! recommande Saverio Tomasella. Il est important de sentir que l'on pourra parler sans contrainte de sexualité, d'argent, etc. C'est la clé. »

Y a-t-il une manière de payer ?

Autant de psys, autant de façons de faire. « Dans ce domaine, je crois que j’ai tout vu », assure Luce Janin- Devillars. Elle se souvient d’avoir dû elle-même obéir à son psychanalyste qui lui demandait de glisser le montant de la séance dans un tiroir, les yeux fermés (« Sans doute pour que je n’aperçoive pas les billets laissés par les autres patients ») ! Agnès, 38 ans, n’a pas pu supporter la façon dont sa psy la reconduisait à la porte, puis tendait la main et accompagnait le dépôt des billets d’un petit « Bien ! » approbateur qui la faisait se sentir « à peu près de la taille d’un enfant de 3 ans, félicité pour son bon comportement ». Elle a fini par plaquer la dame, du jour au lendemain, sans un coup de fil.

Sans oublier ce célèbre psychiatre et psychanalyste, qui demandait à ses patients de déposer dans une coupe en partant une enveloppe contenant ses honoraires. Ainsi évitait-il tout contact physique avec les billets, comme si, pour lui, l’argent avait bel et bien une odeur, pas forcément la plus délicate. Il donnait de cette façon toute sa force à l’interprétation de Freud, selon lequel l’argent – en donner, en gagner – est assimilé à une symbolique anale, celle connue par l’enfant qui fait cadeau ou non de ses selles à ses parents : « Il transfère son intérêt de cette matière à cette matière nouvelle qui dans la vie se présente à lui comme le cadeau le plus important. » L’argent devient alors la valeur même du cadeau. À ce propos, les psys ne sont donc pas exempts de comportements ambigus !

La gratuité est-elle possible ?

Suivre une psychothérapie dans un hôpital, un centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) ou toute autre institution dans laquelle l’acte est gratuit – les psychanalyses y sont plus rares, et toujours d’inspiration psychothérapeutique –, en l’occurrence pris en charge directement par l’assurance-maladie, ne compromet en rien son bon déroulement. Christophe André, psychiatre et psychothérapeute à l’hôpital Sainte- Anne, à Paris, met les choses au clair : « Les thérapies sont des soins, elles ont pour objet de soigner les patients, de les aider à aller mieux ; ce qui n’est pas l’objet premier de la psychanalyse. On ne peut donc pas raisonner en s’appuyant sur les mêmes critères, c’est-à-dire la nécessité du paiement comme garant de leur investissement. » Pour Christophe André, « les soins en cabinet excluent toute une frange de personnes qui souffrent et qui n’ont pas les moyens d’entamer une thérapie. L’hôpital et les institutions le permettent encore.

Pour combien de temps ? » Selon le psychanalyste Alain Gibeault, « l’analyse gratuite est possible dans une institution qui reprendrait à son compte la fonction médiatrice exercée par l’argent ». L’institution devient alors le garant du cadre thérapeutique, le tiers qui évite au patient le risque d’aliénation au thérapeute. Pour autant, Christophe André nuance : « Il serait bien que le patient avance l’argent et soit remboursé ensuite par la Sécurité sociale, c’est-à-dire par la collectivité. Cela permet de comprendre que les thérapies ont un coût, que l’hôpital, le personnel, la qualité des soins coûtent de l’argent à la société. C’est une responsabilisation. » Et de conclure : « En tout cas, venir à l’hôpital pour suivre une thérapie, cela demande un engagement. Ce n’est pas agréable d’attendre dans une salle bondée, d’être confronté à d’autres symptômes… Et ceux qui le font, qui poursuivent une fois par semaine, oui, ils ont envie d’aller mieux. »



03/06/2013
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