L'enfance violée

 
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L’enfance violée
Comment se reconstruit une enfant brisée par la violence d’un abuseur ? Nous avons demandé à Martine Nisse, psychothérapeute familiale, de réagir au livre d’Isabelle Demongeot, un récit bouleversant dont nous publions des extraits.
 
Violaine Gelly
 
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C’est un livre violent et agressif : il frappe, cogne et hurle. En racontant, dans Service volé, comment son entraîneur a abusé d’elle pendant dix ans, l’ex-championne de tennis Isabelle Demongeot crie enfin son désespoir de petite fille.

Comme s’il ne lui restait plus que l’écriture – les abus qu’elle a subis ayant été prescrits – pour revendiquer sa place de victime. Nous avons demandé à Martine Nisse(1), psychothérapeute familiale au centre des Buttes-Chaumont à Paris, de réagir à ce témoignage.

11. Auteure d’Enfants maltraités, du bon usage de l’indiscrétion (Ramsay, 2004) et, avec Pierre Sabourin, de Quand la famille marche sur la tête (Seuil, 2004).
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Extrait de Service volé d’Isabelle Demongeot
Janvier. Il fait un froid de gueux et mes mains tremblent, mes bras tremblent, mes jambes tremblent. De froid, sans doute, je ne sais pas. En face, immobile dans son survêt’ bleu, Régis prend son temps. La balle rebondit sous sa raquette, une fois, deux fois, trois fois, ne te gêne pas, continue comme ça, si tu pouvais continuer toute la nuit jusqu’à demain matin, ça m’arrangerait bien. Je jette un coup d’œil à ma montre, 19 h 45, une décharge me traverse l’estomac ou le foie, je ne sais pas, et le cœur qui chavire et se déchaîne, et les mains qui se mettent à suer…

« Bon, tu n’es plus bonne à rien, ça suffit pour ce soir. » Redécharge électrique, oh non. Non non non non. Je regarde ma montre, 19 h 48, je vais y avoir droit, mon Dieu, faites que non, pas ce soir, demain, après-demain, tant que Vous voudrez, mais pas ce soir… « On ferme la boutique ! Tu ramasses, je vais éteindre les lumières. »

Bien sûr que je ramasse. A mon tour de prendre mon temps, je regarde le court jonché de balles jaunes. Sous la lumière crue des projecteurs, elles sont presque fluorescentes et je compte les balles jaunes, une, deux, je traîne mes semelles, je mets les balles dans le seau, et puis une autre, une autre… Les balles s’empilent dans le deuxième seau, j’en fais tomber, je ne fais pas exprès, c’est à cause de mes mains qui tremblent, et puis ce mal au ventre, je me plie en deux et je me redresse, et je respire à fond, et une, et deux. « Clac », le premier projo qui s’éteint. Je prends les dernières balles, je me dépêche, je les jette dans le seau, ça y est, c’est fini, je soulève les deux seaux et je traverse le court, puis j’emprunte l’allée de gravillons, je suis arrivée au bout de l’allée, face à moi le cagibi blanc qui se découpe dans la nuit et la haute rangée de cyprès, pas un bruit, je ne pense à rien, surtout à rien, et j’ouvre la porte, « clac », le dernier projecteur s’éteint, des pas sur le gravier, tout est noir. Je me dirige avec mes seaux vers le fond du cagibi où attend le Caddie, je trébuche sur je ne sais quoi, une bêche ou une pelle, je vide les seaux dans le Caddie […] vite, je me dépêche, rejoindre Régis sur le parking, qu’il me ramène vite à la maison, j’ai tellement faim…

Trop tard, le gravier crisse, la silhouette se devine dans son survêtement bleu, il se fige un moment dans l’embrasure, il entre, ces yeux de fou, ce n’est plus lui, c’est l’Autre,
il repousse la porte derrière lui, la ferme doucement, toujours si doucement, ne pas faire de bruit surtout, un pas et le voilà sur moi, à genoux devant moi, il souffle, il enfonce son groin moustachu en faisant mmmhhhh et puis il descend ma culotte, et moi j’ai tellement peur que je ne bouge pas. […]

Un million de fois, je me suis demandé à quel moment j’aurais pu, j’aurais dû faire que ça ne se passe pas, quand est-ceque je n’avais pas fait le geste qui aurait empêché, et d’abord ce geste, qu’est-ce que c’était ? J’avais peur à crever, j’avais envie de vomir, mais je ne lui ai pas cassé le nez, je ne lui ai pas crevé les yeux ; je ne lui ai pas brisé la lampe de chevet sur la tête. Je n’ai même pas crié, je n’ai même pas dit non. […]

Elles font mal, toutes ces questions de bon sens qui ne cherchent pourtant qu’à comprendre, elles me jettent à la figure ce que je n’ai jamais cessé de penser : c’est ma faute. Parce que oui, c’est vrai, j’avais tout ce qu’il fallait pour résister, l’exemple de mes frères et sœurs aînés, mon foutu caractère, et pourtant je n’ai pas bougé de mon dessus-de-lit mité quand il est parti en exploration avec ses grosses pattes et sa langue, ni le premier soir, ni non plus le deuxième, et pas plus le troisième. Et quand, un mois plus tard, il m’a obligée à bien regarder son truc avant de me l’enfoncer, j’ai obéi comme une petite fille bien sage. Il me disait : « C’est entre nous, tu ne dois rien dire, je suis là pour t’apprendre ça, n’aie pas peur et surtout ne crie pas. »

Et j’ai obéi, moi qui n’en ai jamais fait qu’à ma tête, moi l’emmerdeuse, le petit pot de glu, la capricieuse. Et puis pendant neuf ans, j’ai enduré cette haleine de dents cariées, ces mains aux ongles en deuil, ces sous-vêtements douteux qui puaient la sueur et le rance, prête à tous les dégoûts. Pourquoi ?
Décryptage
Un effroyable sentiment de culpabilité
Pour Martine Nisse, psychothérapeute familiale, l’histoire d’Isabelle est exemplaire du drame vécu par tout enfant abusé.

« J’ai été passionnée par ce livre, parce que j’y ai retrouvé tout ce que je sais des enfants victimes d’abus sexuels que j’ai suivis en thérapie. Isabelle Demongeot raconte très bien comment, pendant des années, elle a survécu en coma émotionnel. Elle n’est plus là, elle est hors d’elle-même. La peur la paralyse, et son corps et son esprit se dissocient.

La dissociation est un phénomène naturel, bien connu des artistes ou des sportifs : ils sortent d’eux-mêmes, sous l’effet de la création ou de la concentration, jusqu’à oublier ensuite ce qu’ils ont fait ou dit. Mais la dissociation est également un mécanisme de protection que met en place le psychisme pour survivre. On a vu ainsi, pendant les longues marches qui ont précédé la libération des camps de concentration, des déportés juifs accomplir des centaines de kilomètres, alors qu’ils ne tenaient plus sur leurs jambes. Ils ne ressentaient plus la souffrance et ils se sont vus en train de marcher, comme sortis de leur corps. La dissociation est la seule façon pour les enfants abusés de survivre à l’agression. Isabelle Demongeot se place d’autant plus facilement hors d’elle-même que ses années d’entraînement et de tournois l’ont déjà conduite à pratiquer la dissociation.

Ce qui est dramatique chez cette toute jeune fille, c’est que son statut de sportive l’a empêchée de craquer. Chez les enfants abusés, on peut percevoir des signes : sautes d’humeur, dépression, voire tentative de suicide. Mais dans le cas des enfants sportifs comme Isabelle, on est leurré par leur volontarisme. Ils ont choisi de faire ce métier, ils rêvent d’être champions, de laisser un nom dans l’histoire, ils font d’énormes sacrifices et, pour gagner, sont prêts à supporter n’importe quelle souffrance. En plus, ils sont complètement soumis à l’autorité de leurs entraîneurs. D’ailleurs, Isabelle Demongeot raconte que le sien utilisait les mêmes mots dans tous les cas : “Je suis là pour t’apprendre.” Dans ces conditions, parler, ç’aurait été prendre le risque de ne pas devenir la championne qu’elle rêvait d’être. D’où un effroyable sentiment de culpabilité.

On retrouve cette culpabilité dans la plupart des cas d’enfants violés ou “incestés”. N’oublions pas que cette petite fille prépubère est vierge. Elle n’a aucune idée de ce qu’est le sexe, elle n’en a aucune représentation. L’agression est d’une telle violence que les enfants ne peuvent pas imaginer que cela arrive à d’autres. Et puisque cela n’arrive qu’à eux, c’est donc qu’ils sont responsables.

Ce livre, et l’action qu’Isabelle Demongeot mène en justice1, constituent sa thérapie personnelle : c’est ainsi qu’elle se rachète à ses propres yeux, qu’elle combat cette culpabilité taraudante. Les enfants abusés deviennent souvent des adultes qui donnent le change : ils se marient, ont des enfants. Mais il suffit d’un nouveau choc (maladie, décès, rupture sentimentale, accouchement…) pour que la blessure se rouvre et que reviennent les anciens symptômes : anesthésie émotionnelle, dissociation, incapacité à se sentir réel. Ceux qui ont eu la chance de profiter d’une thérapie reviennent alors chercher de l’aide. La difficulté est plus grande pour les autres : la tentative d’assassinat psychique dont ils ont été victimes va continuer à produire ses effets traumatiques. »

1. Bien que la prescription soit acquise dans son cas, Isabelle Demongeot a porté plainte contre son entraîneur pour « viols aggravés et violences sexuelles aggravées », ainsi qu’une dizaine d’autres joueuses. La rédaction rappelle qu’aux termes de l’article p-1 du Code civil « chacun a droit au respect de la présomption d’innocence ».
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A LIRE :
• Service volé d'Isabelle Demongeot, préface de Yannick Noah
Michel Laffon, 264 p., 18,50€. Juin 20007.


21/09/2007
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