La crise sur le divan

 

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La crise sur le divan

Qu’est-ce que la crise économique fait résonner en nous ? Quel écho trouve-t-elle dans nos peurs, nos fragilités, nos manques ? Quatre thérapeutes nous racontent comment elle s’exprime dans leur cabinet et la façon dont ils tentent de répondre aux angoisses qu’elle active.

Hélène Fresnel

La crise ne nous touche pas qu’économiquement. Elle nous atteint intimement.Comment pourrait-il en être autrement ? Même les mieux lotis ne peuvent échapper à la noirceur ambiante diffusée par les médias. « Crise », « récession », « rigueur », « sacrifices », « perte du triple A » : depuis des mois, le vocabulaire dominant a les accents d’une mauvaise série noire. Un film d’autant plus effrayant que nul ne donne l’impression de maîtriser son scénario catastrophe et qu’il semble impossible d’en prédire la fin. C’est sans doute là la principale différence avec la crise de 2008, qui nous avait déjà incités à interroger les psys sur les effets de ce malaise socio-économique chez leurs patients. Cette fois, la sévérité de la crise paraît plus durable, plus grave, plus palpable : inéluctablement, ses répercussions sur les patients se sont proportionnellement intensifiées. Quelle que soit leur approche, gestalt-thérapie ou psychanalyse, travaillant en cabinet ou en hôpital, les thérapeutes font tous ce même constat alarmant. Certes, ils sont, par définition, confrontés aux cas les plus douloureux, mais c’est également ce qui en fait des sondeurs privilégiés du mal-être rampant. Quatre d’entre eux témoignent.

« Tout le monde est frappé »

Francesca Biagi-Chai, psychanalyste lacanienne, membre de l’École de la cause freudienne.

« Une crise, n’est-ce pas un moment aigu? Quelque chose qui survient, monte en flèche puis redescend. Nous sommes au-delà. Nous sommes dans une situation stationnaire et durable. Notre système se durcit, “anonymise” et isole les sujets, alors que nous sommes des êtres de lien. Cette situation a des répercussions psychiques dans tous les lieux où j’exerce : en hôpital psychiatrique, à Paul-Guiraud à Villejuif; au Centre psychanalytique de consultation et de traitement, ou en cabinet à Paris. Tout le monde est frappé. À un point tel que l’hospitalisation de jour que j’avais créée pour proposer à tous d’avoir accès à la thérapie par la parole ne désemplit pas. Preuve que la parole reste le meilleur vivre ensemble la crise sur le divan moyen de prévenir les passages à l’acte – suicides, actes de délinquance, violences physiques vis-à-vis des autres ou de soi-même pour des détails dérisoires – qui ne cessent de se multiplier.

Le constat que je dresse est le suivant : il n’y a plus d’avenir, dit-on. Or, quand un sujet rencontre un monde sans perspectives, ce qui lui revient en pleine figure, c’est une sensation d’incompétence, d’inadéquation, de morcellement intérieur. Les individus se vivent désormais comme des éléments d’une machine, des rouages. Ils se sentent jugés, évalués en permanence et à tous les niveaux : personnel, professionnel… C’est comme si une partie d’eux-mêmes était eff acée par cette chape de plomb, ce malaise qui consiste à vouloir tout rationaliser. Mais le paradoxe est là : mes patients viennent plus que jamais chercher une échappatoire par la parole.

Sur le divan, il ne s’agit pas d’être “productif”, mais de se (re)trouver, de s’appréhender. Cela produit un appel d’air, une zone de liberté dans laquelle des sujets cloisonnés, cernés par un discours axé sur l’efficacité, peuvent aller au-delà d’un quotidien aliénant, aller vers quelque chose qui leur parle d’eux-mêmes. Ma pratique s’est modifiée : je travaille avec une grande souplesse en ce qui concerne les rendez-vous. Cela permet de maintenir le désir de venir en consultation. Et ce qui est très significatif, c’est la pacification et le plaisir que le savoir sur soi apporte. Immense soulagement que tous expriment en séance. »

« Beaucoup de patients se sentent disqualifiés »

Jean Furtos, psychiatre des hôpitaux, président de l’Observatoire national des pratiques en santé mentale et précarité.

« La crise met en jeu la pauvreté et la précarité. Ce sont deux notions qui ne résonnent pas de la même manière dans la psyché. La pauvreté peut être très difficile à vivre, mais ses conséquences psychiques ne seront pas épouvantables pour l'individu. La précarité, elle, prend deux formes : une “bonne”, qui consiste à reconnaître, à assumer notre besoin de liens, le fait que nous dépendons tous les uns des autres. Et une “mauvaise”, qui repose sur la crainte de ne plus être reconnu comme un individu parmi d’autres. C’est à cette “mauvaise” précarité que nous sommes de plus en plus confrontés dans notre travail aujourd’hui, et qui conduit à une perte de confiance très dommageable pour la santé mentale. Beaucoup de patients se sentent disqualifiés. Ils se méfient de tous, de leurs voisins d’immeuble, de travail, et entrent dans une logique “persécutoire” qui les met dans des états de stress permanent. Cette spirale paranoïaque nocive aboutit à un grand nombre de dépressions et de troubles narcissiques associés à une peur de l’avenir.

Dans leurs rêves, les patients se retrouvent seuls dans des situations désespérées : certains sont ligotés, d’autres tombent dans des trous d’où personne ne peut les sortir puisqu’ils sont seuls. Leurs affects sont neutralisés. Ils expérimentent ce que Donald Winnicott appelait un “vécu d’effondrement” : l’angoisse suscitée par des événements traumatisants provoque chez eux une rupture du moi et une “amnésie”. Ils n’intègrent pas ce qui leur est arrivé, mais vivent en permanence dans l’anxiété et la peur de s’écrouler sans savoir pourquoi. J’observe également un “refroidissement”, une anesthésie dans le rapport à l’existence qui se traduit par la disparition ou une atténuation considérable des problématiques sexuelles. Comme le monde est envisagé sous un angle paranoïaque, celui qui me touche ou me désire me veut du mal. Et les relations humaines deviennent soit interdites, soit perverses ou dangereuses.

Pour tenter de traiter toutes ces difficultés, je travaille de plus en plus avec des professionnels d’autres disciplines qui ont une clinique psychosociale : des travailleurs sociaux, des pédagogues, des élus… Et dans ma pratique, je tente, comme disait Freud, de “revaloriser l’actuel”, c’est-à-dire de ne pas tout de suite ramener le sujet à son enfance. Je le fais d’abord parler de ce qu’il vit concrètement au quotidien dans son travail, son logement, son quartier. Parce que si vous dites tout de suite : “Parlez-moi de votre enfance”, vous faites comme si le contexte n’existait pas, comme si tout venait de vous, comme s’il n’y avait que “papa-maman”. “Papa-maman” oui, mais plus trop vite en thérapie, aujourd’hui ! »

« La crise réveille une peur du manque »

Marie-José de Aguiar, gestalt-thérapeute.

« À soixante-dix euros la séance, certains patients en difficulté financière hésitent à continuer leur thérapie. Nous trouvons des arrangements : se voir tous les quinze jours, trente minutes au lieu d’une heure… D’autres, au contraire, veulent continuer à travailler sur eux au même rythme qu’avant. La crise fragilise les personnalités qui trouvent leur sécurité à l’extérieur d’elles-mêmes. Elle peut réveiller une peur du manque habituellement tapie. Elle ravive parfois un passé douloureux de pauvreté ou le souvenir d’une dégringolade sociale. Et, pour ceux qui ne peuvent s’appuyer sur leur famille, une angoisse existentielle de solitude et d’abandon. Certains s’accrochent à un travail qu’ils n’aiment pas, terrorisés à l’idée d’être virés et de ne pas retrouver d’emploi.

Ces angoisses sont justifiées : nous n’avons pas le contrôle, soumis à des choix politiques et économiques qui nous dépassent. Je crois cependant que chacun a les ressources pour rebondir et la responsabilité de ne pas rester dans une posture de victime. Certains patients sont d’ailleurs stimulés par la crise : pour ne plus dépendre du système, ils inventent de nouvelles façons de travailler, de s’entraider… Pour cela, il faut avoir confiance en soi. Le but de la thérapie est de trouver sa solidité intérieure. Identifier nos richesses en réalisant, par exemple, que nos qualités sont utiles à autrui, que nous avons des choses à transmettre. En gestalt, nous sommes beaucoup dans l’expérimentation.

Éprouver physiquement le soutien de son thérapeute permet de réaliser que l’autre ne va pas forcément nous enfoncer ni s’effondrer, que nous pouvons trouver de l’aide autour de nous, nous transformer dans la relation et voir qu’elle nous nourrit tous. Tandis que le repli sur soi accélère la faillite… J’encourage mes patients que la crise plonge dans la dépression à s’ouvrir aux autres. Ne serait-ce que pour constater que nous sommes tous, d’une façon ou d’une autre, vulnérables. »

« J’accueille beaucoup de victimes de harcèlement au travail »

Jocelyne Poussant, psychanalyste et psychothérapeute.

« Les choses ont changé, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles n’ont pas évolué dans le bon sens. J’accueille beaucoup de victimes d’accidents du travail liés à des problèmes de harcèlement. Ça a commencé il y a deux ans, avec une multiplication des cas de burn-out. Cette année, le climat s’est encore alourdi, avec beaucoup d’agressivité verbale, physique, civique dans les entreprises. Les patients ont peur de leurs supérieurs, de leurs camarades de travail. Il y a aussi ceux qui deviennent agressifs parce qu’ils craignent de perdre leur emploi.

Beaucoup de mes patients qui se retrouvent au chômage souffrent de crise identitaire : ils ne savent plus qui ils sont. Comme ils vivaient pour travailler, leur entourage a appris à se passer d’eux et ils sont désormais seuls, isolés. Dans les cas les plus dramatiques, ils régressent, souffrent d’attaques de panique, refusent de sortir. Je suis aussi confrontée à de plus en plus de violences domestiques : la colère qui a dû être ravalée au travail se “libère” au sein de la famille. Les enfants, les adolescents sont atteints eux aussi. Ils n’ont plus confiance en l’avenir, tentent de compenser par la nourriture, souffrent d’anorexie ou de boulimie…

J’ai modifié ma pratique : je m’efforce de me rendre très disponible. Les patients qui régressent ont besoin d’un accompagnement constant. Je n’attaque plus par le “vif” du sujet, la souffrance : les plaies sont trop ouvertes. Je ne démonte plus directement les mécanismes. Je les fais souvent écrire : je leur demande par exemple de rédiger des lettres qu’ils n’envoient pas et laissent ensuite dans une boîte dans mon cabinet. Si je devais résumer hâtivement, je dirais que ma clinique s’appuie aujourd’hui sur deux grands axes : accompagnement et “renarcissisation”. Bien entendu, j’ai aussi adapté mes tarifs… »

 



05/06/2013
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